En Marche ?



Un certain nombre de nos concitoyens, rompant avec les appartenances partisanes classiques, se disent aujourd’hui « en marche ». Mais quel genre de marche ? et pour aller où ? Faut-il en conclure que les autres restent assis ? La marche à pied revêtirait-elle quelque vertu spéciale en philosophie politique ?

Le conflit entre les assis et les marcheurs ne date pas d’hier. Pour avoir vanté les mérites de poser ses fesses devant la feuille blanche, Flaubert fut l’objet des foudres de Nietzsche dans Le crépuscule des idoles : « Je te tiens là, nihiliste ! Rester assis, c’est là précisément le péché contre le Saint-Esprit. Seules les pensées qui vous viennent en marchant ont de la valeur. » Nietzsche, philosophe de la grande santé et de la vitalité dionysiaque, aimait fouler les sentiers de l’Engadine. Car la pensée épouse la disposition particulière de notre corps. Ce qui fait sa valeur, c’est moins la justesse de ses déductions que l’entrelacs des forces dont elle est issue. Assis, on raisonne en concepts et en système. En marche, on laisse toute liberté au flux de la conscience, s’exprimant par aphorismes plus que par syllogismes. Pour s’éviter le nihilisme de la métaphysique et la mélancolie du concept, il faut prendre la route.

Une intuition que la science contemporaine pourrait bien rejoindre. Une étude de Sabine Schäfer, chercheuse en psychologie à l’Institut Max-Planck à Berlin, a ainsi montré les bienfaits de la marche sur nos capacités intellectuelles. Un échantillon d’enfants et d’adultes ont passé des tests d’attention assis devant un bureau, puis en marchant à la vitesse de leur choix sur un tapis roulant. Les taux d’erreur étaient systématiquement moins élevés pour les marcheurs, comme si l’activité de nos membres mettait aussi en mouvement notre esprit. Plutôt qu’une chaise ergonomique qui encouragera la torpeur des débuts d’après-midi, achetez un tapis roulant.

Mais la marche nietzschéenne reste romantique et solitaire. Si l’on marchait à plusieurs, le résultat serait-il le même ? Il faut alors se tourner du côté des Grecs si chers à Nietzsche. En fondant le Lycée, Aristote offrait moins une doctrine qu’un lieu où vieux sages et jeunes rebelles pouvaient déambuler de concert. D’où leur surnom de péripatéticiens, du grec peripatetikos : « qui aime se promener ». Ne souriez pas : les péripatéticien(ne)s d’aujourd’hui ne sont que les héritiers du nom des philosophes d’hier. La marche aristotélicienne est productrice de tempérance émotionnelle et de juste milieu intellectuel. En échangeant au rythme calme du pas humain, on trouve des points d’accord et on élabore des compromis. On ne peut ni se dérober aux contre-arguments, ni les expédier par un sophisme. C’est le rythme par excellence de la discursivité politique. Là où le tweet est vindicatif, la marche est dialogique.

La marche n’a donc pas besoin d’avoir un but, ni même d’ailleurs (si j’osais) un programme. Elle se suffit à elle-même. Encore faut-il se choisir de bonnes sandales.

Le 16 mars 2017

Ceci est un extrait du livre « Time to philo » écrit par Gaspard Koenig paru aux Éditions Larousse. (ISBN-13: 978-2035939975). Prix : 14,95 euros.

Reproduit ici grâce à l'aimable autorisation de l'auteur et des Éditions Larousse.


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