Le mariage Darty Fnac, mauvaise affaire pour les consommateurs ?

2000
Selon les syndicats de la Fnac et de Darty, le mariage pourrait faire
disparaître 2 000 emplois.

Vous en avez déjà entendu parler à plusieurs reprises sur Economiematin.fr et dans toute la presse économique et généraliste : La Fnac est entrée en négociations exclusives pour racheter Darty. 

Sur le papier, le rapprochement peut sembler avoir du sens. La Fnac est en effet concentrée sur le high-tech et les produits culturels, quand Darty vend du petit et du gros électroménager. Mais Darty vend aussi du high-tech… comme la Fnac. On peut alors imaginer que les deux enseignes réunies se retrouveront en position idéale pour négocier de meilleurs prix avec leurs fournisseurs, les géants de l’électronique grand public. 

Sauf que dans les faits, cela ne tient pas. 

Darty et la Fnac sont déjà au maximum de leurs capacités de négociation avec des géants comme Apple, Samsung, Sony, LG, et tant d’autres grands noms de l’électronique grand public ou de l’informatique. Ou plutôt : Ce sont ces grands noms de l’électronique qui sont déjà au maximum côté tarifs ! Comme aucun grand distributeur sérieux de produits high-tech ne peut se priver de telle ou telle marque dans ses rayons, ce sont eux qui ont le dernier mot sur le prix d’achat, et donc, sur les marges des revendeurs.

Ce n'est pas avec Apple que l'on négocie, c'est Apple qui décide

 

Prenez Apple : il n’y a pas si longtemps, la marque était absente de la plupart des rayons des hyper, et la Fnac comme Darty proposaient deux ou trois références de Macbook et d’iMac. Aujourd’hui, Apple dispose de corners dédiés à ses produits, de l’iPhone à l’iPad en passant par l’iMac, les Macbook, et même désormais l’Apple Watch à la Fnac. Qui annonce la nouvelle à grand renfort de publicités. Payées par... la Fnac.

Quand on sait qu’Apple représente 50 % des achats communs de Darty et de la Fnac, on doute sérieusement que leur mariage puisse leur permettre d’obtenir ne serait-ce qu’un pour cent de remise supplémentaire sur les prix d’achat… C’est Apple qui les tient, et pas l’inverse, comme avec les opérateurs mobiles. Et il n’est pas certain qu’Apple acceptera que l’on vende l’Apple Watch, présentée comme un produit de luxe, chez Darty…

Cinq magasins devront fermer à Paris

On pourrait alors penser que le rapprochement des deux sera vertueux pour les consommateurs, améliorant l’offre ? Dangereux, là encore : rien qu’à Paris, plusieurs Fnac et Darty sont situés dans des zones de chalandises contigües, ce qui risque de faire bisquer l’Autorité de la Concurrence. La Fnac des Ternes par exemple, l’une des plus grosses de France, jouxte directement… un Darty ! Et les deux enseignes ont chacune des références en commun. Si demain, elles faisaient partie du même groupe, nul doute que l’une des deux devrait fermer. 

Perdants, les consommateurs, et perdants, les salariés. Dans les couloirs des syndicats des deux maisons, on parle en effet de la fermeture de cinq magasins parisiens d’une enseigne ou de l’autre, et de plusieurs milliers de suppressions d’emplois à la clef sur toute la France.

Car l’emploi justement, c’est l’autre perdant du dossier : en mariant Fnac et Darty, il va de soit qu’une grande partie des fonctions support, le siège, le management intermédiaire, fusionneraient. Et quand on fusionne, en général… il y a rarement la place pour deux sur un seul fauteuil. Il n’y a pas de mystère : si Natixis évalue à 100 millions d’euros le potentiel d’économies annuel découlant de la fusion des directions finance, logistique, et informatique, montant dans lequel la banque intégre également la capacité de négociation des prix fournisseurs -qui laisse les connaisseurs du sujet dubitatifs- c’est bien en dégraissant que les économies se feront. Et donc, en licenciant.

Fnac+Darty ne donnent pas un Amazon français

Si l’on ajoute le fait que sur Internet, Darty et Fnac se tirent des bourres, le gros du chiffre d’affaires de leurs sites web respectifs se faisant sur le high-tech, et sur la réputation de SAV des deux enseignes, on se pince à l’idée que là encore, l’Autorité de la Concurrence pourrait trouver à y redire… 

On a pu lire ici ou là que la fusion de la Fnac et de Darty pourrait créer un concurrent national sérieux pour le géant Amazon. C’est oublier qu’Amazon n’a pas de magasins en dur, n’a pas la masse salariale et les charges fixes des deux groupes à supporter, et seul Amazon offre aujourd’hui un service de livraison en 24 heures éprouvé, à des tarifs défiant toute concurrence, avec un SAV devenu un standard de qualité...

Au final, ce projet de fusion ressemble surtout à un projet essentiellement financier, et non industriel. Ce n’est pas un hasard si la Fnac propose de racheter Darty à ses actionnaires avec des actions Fnac, et non du cash. Ce qui pourrait susciter l’intérêt d’autres investisseurs, et faire achopper les négociations exclusives ? Réponse dans quelques jours.

Fabio Bernardi / Shutterstock.com


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Jean-Baptiste Giraud

Jean-Baptiste Giraud est le fondateur et directeur de la rédaction d'Economie Matin. Il est également intervieweur économique sur RTL dans RTL Grand Soir (en semaine, 22h17) depuis 2016.

Jean-Baptiste Giraud a commencé sa carrière comme journaliste reporter à Radio France, puis a passé neuf ans à BFM comme reporter, matinalier, chroniqueur et intervieweur. En parallèle, il était également journaliste pour TF1, où il réalisait des reportages et des programmes courts diffusés en prime-time. 

En 2004, il fonde Economie Matin, qui devient le premier hebdomadaire économique français. Celui-ci atteint une diffusion de 600.000 exemplaires (OJD) en juin 2006. Un fonds economique espagnol prendra le contrôle de l'hebdomadaire en 2007.

Après avoir créé dans la foulée plusieurs entreprises (Versailles Events, Versailles+Les Editions Digitales), Jean-Baptiste Giraud a participé en 2010/2011 au lancement du pure player Atlantico, dont il est resté rédacteur en chef pendant un an.

En 2012, soliicité par un investisseur pour créer un pure-player économique,  il décide de relancer EconomieMatin sur Internet  avec les investisseurs historiques du premier tour de Economie Matin, version papier. 

Il a également été éditorialiste économique sur SUD RADIO de 2016 à 2018.

 

Jean-Baptiste Giraud est également l'auteur de nombreux ouvrages, dont notamment "Combien ça coute, combien ça rapporte" (Eyrolles), "Les grands esprits ont toujours tort", "Pourquoi les rayures ont-elles des zèbres", "Pourquoi les bois ont-ils des cerfs", "Histoires bêtes" (Editions du Moment) ainsi que "le Guide des bécébranchés" (L'Archipel).