Le nucléaire, la transition de phase, et les probabilités

EDF a signé un accord global avec le gouvernement britannique qui doit
lui permettre de construire une centrale nucléaire pour un coût total
de 18,9 milliards d'euros.

C'est reparti pour la filière nucléaire française. Un accord a été récemment présenté à Londres pour la construction de deux EPR en Grande-Bretagne, un type de réacteur jamais entré en service dans le monde, ce qui indépendamment de toute position idéologique sur le sujet, représente un nouveau défi industriel.


La Grande-Bretagne n'a pas construit de centrales nucléaires depuis vingt ans et les compétences dans ce domaine se sont perdues avec le temps. La France a donc joué sur des avantages notoires pour afficher sa crédibilité sur un tel marché, ceux de la maîtrise technique, de la connaissance, du savoir-faire, car elle a maintenu ces dernières années suffisamment d'activités dans ce secteur pour conserver et peut-être améliorer ses champs de compétences.


Est-ce le signe que le nucléaire, après la « pause Fukushima », est à nouveau à la mode ? Que penser de cette reprise et de la pertinence de construire des centrales gigantesques pour répondre à des besoins énergétiques toujours grandissants ? C'est l'objet de l'article.


La leçon de Fukushima


Malgré les nouvelles garanties de sécurité et de sureté offertes par cette nouvelle génération de réacteurs (si on en croit les acteurs), il ne me paraît pas raisonnable de reprendre la voie du nucléaire après l'accident de Fukushima. Cet accident majeur faisant suite à celui de Tchernobyl, seulement à 22 années de distance, aurait dû stopper net les ambitions de cette filière aussi bien en France que dans le reste du monde. L'homme doit savoir tirer les leçons de telles catastrophes, aux conséquences irréversibles, qui régulièrement nous rappellent les grands dangers inhérents à cette industrie. L'homme doit revisiter quand nécessaire les notions d'humilité, d'impuissance et de désarroi face à de tels désastres, prétentieusement ignorées tant il croit en la maîtrise et l'appropriation définitive d'une telle technologie.


La transition de phase qui n'a pas eu lieu


On aurait pu penser que de tels accidents provoqueraient l'équivalent de ce qu'on appelle en physique la « transition de phase ». Il s'agit d'une transformation d'un système provoquée par le changement d'un paramètre extérieur (ou plusieurs). A partir d'un certain seuil atteint par ce(s) paramètre(s) le système change de phase ou change d'état, et doit alors évoluer en se conformant à de nouvelles règles ou nouvelles lois, souvent très différentes de celles qui opéraient avant le changement. Le « système nucléaire » habitué à un environnement quasi invariant où Tchernobyl n'était plus qu'un mauvais souvenir (pas pour tous), pouvait tout comme l'eau qui passe de l'état liquide à l'état solide, changer tout simplement de phase en passant de la phase de progression à la phase de régression.

Deux accidents de niveau 7 rapprochés dans le temps pouvaient donc modifier complètement les règles qui régissent son développement et son maintien en exploitation. Les paramètres externes du « système nucléaire » étaient suffisamment modifiés pour qu'il opère un changement de phase définitif, avec une prise de conscience mondiale faisant « plier » tous les aventuriers de l'atome et programmer l'arrêt progressif de cette industrie de l'inconnu (inconnu au sens de l'arrivée d'un évènement improbable ; ses dégâts sont eux malheureusement bien connus). En fait, on a failli croire à cette transition de phase, mais cela n'aura duré que 2 ou 3 années, le système revenant tout doucement à son état antérieur, reprenant son élan d'antan. La rupture n'a pas été assez forte pour qu'elle soit définitive ; les « choses » se cicatrisent comme une plaie ; il y aura certes des traces indélébiles, mais qu'importe, la nature humaine est ce qu'elle est ; les leçons sont mal apprises et vite oubliées ; le temps joue son œuvre de l'oubli (mais pas pour les populations locales).


Une industrie très particulière


Le nucléaire ne sera jamais une industrie comme les autres. Elle convoque régulièrement dans nos esprits les notions de risques, d'insécurité, de gigantisme, de coûts, les problématiques de maintien en condition opérationnelle, de démantèlement, de gestion des déchets long terme, les sentiments les plus sombres, autant de points qui sont absents (ou moins présents) pour d'autres types de production.

Le nucléaire suggère une technologie de l'horreur, de fantasmes, de peurs, de l'apocalypse, de la fin du monde. Les populations de proximité et les liquidateurs qui sacrifient actuellement leur vie attesteront de cette sombre description.

Les accidents font peu ou pas de victimes dans l'instantané, moins que les mines de charbon ou autres accidents industriels, se glorifieront de nombreux défenseurs, mais génèrent des conséquences désastreuses durant des milliers d'années : pollutions définitives, radioactivité de très long terme, mutations au niveau de la flore et de la faune, développement de cancers, contamination définitive des sols, des nappes phréatiques, de l'eau de mer, de la chaîne alimentaire, élargissement incontrôlable des zones de contamination par effets de dispersion, obligation de surveillance et contrôle perpétuels de ces sites de l'épouvante pendant des milliers d'années (autant dire mission impossible !), etc...


Le nucléaire et les probabilités


L'énergie électrique produite par la filière nucléaire dans le monde représente moins de 7% du total de la production d'énergie. C'est finalement assez peu, et pourtant, nos politiques la promeuvent au nom des émissions de gaz à effet de serre. Argument assez peu convainquant au regard des enjeux mondiaux, du cadre actuel où l'énergie fossile reste prédominante. C'est l'énergie des pays riches, ceux qui ont la capacité financière à construire ces centrales géantes, ces monstres de la démesure à plusieurs milliards d'euros, à financer les grosses infrastructures périphériques (extraction du minerai, enrichissement de l'uranium, lignes hautes tensions, centres de gestion et de retraitement des déchets, sites d'enfouissement, etc..). Ce n'est pas à la portée de n'importe quel pays et surtout pas des pays pauvres ou même de certains pays en voie de développement. D'une certaine manière, c'est un peu rassurant, car en limitant le nombre de réacteurs, on limite les risques. Pour être un peu cynique, on pourrait raisonner à l'envers, en disant qu'il n'y a pas eu suffisamment d'accidents pour une prise de conscience universelle et définitive. Ne faut-il pas quelques morts à un croisement dangereux pour installer un « STOP » ou un feu tricolore ?

Avec le parc actuel, une catastrophe majeure intervient tous les 10 ou 20 ans (Three Miles Island en 1979 niveau 5, Tchernobyl en 1989 niveau 7, Fukushima 2011 niveau 7). L'histoire du nucléaire est courte et il est très difficile d'établir des statistiques fiables ; cependant elle nous livre déjà une donnée essentielle : jamais nous n'avons dépassé 10000 années-réacteurs de fonctionnement en cumulé sans que ne survienne un accident grave. Certes, la période d'exploitation est trop courte pour appliquer avec rigueur les lois statistiques, mais en première approche, on pourrait de cette séquence d'accidents, déduire qu'un réacteur hypothétique représentatif de l'ensemble du parc mondial, peut en théorie et au mieux, fonctionner en moyenne 10000 ans sans subir un accident grave. Avec près de 500 réacteurs en service dans le monde, nous aurions donc statistiquement une probabilité de voir apparaître en moyenne un accident grave tous les 20 ans. Evidemment, il faut prendre ces chiffres comme des ordres de grandeur, car le recul est insuffisant pour apporter davantage de certitudes.

On pourrait faire un petit calcul pour la France en proportion de nos 58 réacteurs, mais cela ne présenterait pas beaucoup d'intérêt, car les conditions d'exploitation, les risques naturels, les instances de contrôle, sont sensiblement différents de ce que l'on observe dans les autres pays. Mais que le risque soit de l'ordre d'un accident grave tous les 150, 200 ans ou plus, quelle importance, nous restons sur des durées très courtes à l'échelle humaine, et c'est bien cela le problème. Quand bien même la sécurité et la sureté de nos centrales puisse encore progresser grâce aux leçons tirées, à l'apprentissage, comme a progressé la sécurité aérienne, en quoi cela changerait tangiblement les problématiques déjà évoquées ? Je me répète, aucune industrie ne peut détruire pour plusieurs millénaires une vaste région, occasionner des dégâts majeurs irréversibles pour l'homme et la nature, compromettre tout simplement la vie.


Le problème français ...


Le problème français est le mix énergétique. Le nucléaire représente entre 75 et 80% de notre production d'électricité et nous sommes les seuls dans le monde à se situer à un tel niveau ; encore une spécificité bien française. Cette proportion est contraire aux équilibres qu'il est nécessaire d'observer lorsqu'il s'agit de piloter un domaine aussi stratégique que l'énergie. Le nucléaire a été développé au nom de l'indépendance énergétique (entre autres), mais rien ne garantit aujourd'hui un approvisionnement durable en uranium et à des prix compétitifs.

La filière du nucléaire a l'inconvénient de la lourdeur et de l'inertie. Il faut des dizaines d'années pour construire un programme énergétique basé sur cette technologie, et une durée équivalente pour se désengager. Combien de temps faudra-t-il pour arriver à un niveau de 50% de production d'électricité d'origine nucléaire, tel qu'annoncé par le Président de la République ? Le temps est long, trop long, ce qui ne contribue en rien à rassurer les citoyens. On est rassuré quand il y a de la souplesse, lorsqu'on maîtrise le temps, les délais, les coûts, la technologie, l'après (démantèlement, gestion des déchets long terme). Au contraire, l'angoisse nous opprime lorsque les lourdeurs sont apparentes, lorsque le politique se doit de devenir stratège, quand les décisions deviennent impossibles soit parce que les lobbies opèrent, soit parce que le politique est faible, ou soit parce que l'entente et le consensus entre partis politiques sur des stratégies de long terme n'est qu'utopie.

Les adaptations à de nouveaux besoins se font donc avec un décalage dans le temps, car de nombreuses années sont nécessaires pour faire aboutir un projet de construction de centrale (études préalables, enquêtes, réquisition des terrains, constructions, mise en opérationnel, etc...). Le cycle est raccourci pour les autres technologies. Les caractéristiques que je viens de citer peuvent à elles seules faire douter de l'opportunité de poursuivre le chemin tracé. Il est donc temps de passer à un autre modèle énergétique, complètement innovant, adaptatif, et offrant davantage de souplesse dans la gestion des cycles de vie.


Conclusion


Le programme EPR en Grande-Bretagne est une mauvaise nouvelle pour celles et ceux qui voyaient désormais le nucléaire comme l'énergie du passé, un épiphénomène dans l'histoire humaine. Apparemment, on en prend pour quelques décennies supplémentaires. Cela restera très certainement une séquence courte à l'échelle de l'humanité mais pas à notre propre échelle, car peu de gens sur cette terre trinqueront à la mort de cette industrie, au dernier ronflement du dernier réacteur. La Chine construit elle aussi des centrales et deviendra certainement une des nations les plus nucléarisées dans le futur, car à l'évidence, elle devra répondre aux besoins croissants de ses 1,4 milliard d'habitants. Ne rêvez plus d'un monde affranchi de ces monstruosités, débarrassé de son uranium enrichi, de son plutonium mortel, de son césium 137; les hommes en ont décidé autrement et les scénarios les plus sombres sont toujours à redouter.


A découvrir

Alain Desert

Ingénieur en informatique, Alain Desert a longtemps travaillé sur des plates-formes grands systèmes IBM où il a eu l'occasion de faire de nombreuses études de performances. Il est un adepte de l'approche systémique.