Pour 1% du PIB européen et pour quelques années, « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » !

500 MILLIARDS €
Macron et Merkel ont annoncé un plan à 500 milliards d'euros pour
l'Union européenne.

Le marché traverse une phase d'optimisme : l'environnement est en train de s'améliorer. Les indicateurs sanitaires et économiques lui donnent raison. De plus, les mesures de politiques économiques se multiplient. La dernière en date étant le plan de relance de la Commission européenne. Mais quid de l'évolution future des courbes observées (faut-il extrapoler les tendances naissantes ?) et de l'efficacité des initiatives prises ? On ne le sait pas ; ou tout au moins pas encore. Et puis, la politique reste une préoccupation, surtout le dossier des relations sino-américaines.
 

Le marché veut croire que les choses s'améliorent. L'épidémie ralentit, au moins en Europe et aussi aux Etats-Unis ; les indicateurs pointent en direction d'une économie qui se remet à aller de l'avant ; la politique économique reste proactive. Aux Etats-Unis, les discussions autour d'un nouveau plan de relance paraissent avancer, avec une position plus ouverte du côté de la Maison Blanche. En Europe, certains dirigeants de la BCE envoient le message d'une nouvelle étape d'accommodement de la politique monétaire, avec une possible annonce dès la semaine prochaine, et la Commission communique sur un budget de relance plus important que celui proposé par la Chancelière allemande et le Président français. 
 
 
Insistons sur certains de ces points et commençons par ce « mieux » entrevu en matière de croissance. Il faut être attentif, dans le cas français, à ce que l'INSEE nous dit. A aujourd'hui, la perte d'activité liée à la crise sanitaire ne serait plus que de l'ordre de 20% en-deçà de la normale, contre 33% début mai. Le progrès est encore plus marqué côté consommation : -6% contre -32%. Il n'empêche que le PIB baisserait de 20% (T sur T et en rythme instantané) au deuxième trimestre et que le retour au niveau d'avant l'apparition de l'épidémie ne sera pas instantané. Combien de trimestres faudra-t-il ? A en croire le consensus des économistes de marché, le rattrapage ne serait pas terminé à la fin de 2021. 
 
 
Le Beige Book, l'enquête de conjoncture menée aux Etats-Unis par les différents districts de la Fed, n'envoie pas un message très différent. Basée sur des informations recueillies jusqu'au 18 mai, elle pointe une baisse de l'activité partout et le plus souvent sévère. Si l'espoir formulé est évidemment qu'une amélioration s'enclenche avec la sortie du confinement, un vrai pessimisme existe concernant le rythme de la reprise. 

 
Passons à la proposition de plan de relance de la Commission. Présentons les grandes caractéristiques.
 

Le budget mobilisé est donc plus élevé que celui de la proposition Macron – Merkel : 750 milliards d'€, contre 500 milliards. Il faut comprendre que pendant cinq ans la « force de frappe » de l'UE va doubler : de 1 à 2 points de PIB. Comment ne pas empêcher certains d'imaginer qu'« un provisoire si long » est peut-être durable ? L'argent sera emprunté sur les marchés de capitaux et de nouvelles ressources fiscales seront dégagées afin de faire face au remboursement. Celui-ci interviendrait au cours d'une période allant de 2028 à 2058.  Le point-clé est sans doute le principe qui doit prévaloir à la distribution des sommes.   

 
                        Pas tant la dimension des projets retenus. On retrouve très largement ceux déjà fléchés par les deux dirigeants français et allemand, mais avec un classement par pilier qui apparait nouveau (faire face à la crise, redémarrer l'économie, les leçons à tirer de la crise) : soutien aux régions et aux secteurs les plus affectés, accélération des transitions environnementale et digitale, renforcement du marché unique, attention particulière à l'activité de santé et effort pour une croissance plus inclusive. 
 
                        Plutôt la dimension de la façon dont l'UE interviendra : deux tiers sous forme de dons et un tiers sous forme de prêts
 
                        Surtout la dimension ciblage des pays à soutenir, avec un éloignement du principe implicite du « à chacun selon à-peu-près les moyens qu'il a mis » (le fameux I want my money back de Margareth Thatcher) pour tendre vers le « à chacun selon ses besoins » popularisé par les socialistes utopiques de la première moitié du XIXème siècle (mais uniquement sur l'équivalent d'un point du PIB européen !). Ainsi qu'il s'agisse de dons ou de prêts, l'Italie (respectivement jusqu'à 82 et 91 milliards d'€) recevrait plus que l'Espagne (77 et 63 milliards). La France et l'Allemagne se conterait de moins : 39 et 29 milliards pour les dons et rien du tout pour les prêts. Attention, ces chiffres paraissent provisoires et appellent confirmation. 
 
 
Bien sûr, ces propositions vont demander un débat. Il s'ouvrira lors du Sommet européen des 18 et 19 juin. Un accord trouvé d'ici à la fin de l'année, pour une mise en place au début de 2021, est probablement l'hypothèse la plus optimiste qu'on puisse formuler. 
 
 
Des mesures de politique économique, très bien ; mais avec quelle efficacité ? La question est évidemment recevable. Mais comment y répondre, tant les difficultés du, moment ne sont pas comparables aux moments difficiles traversés au cours des décennies passées ? On se souvient que beaucoup de membres du comité américain de politique monétaire ont posé la question. Face à la difficulté de répondre, ils ont préconisé un plus grand volontarisme budgétaire. Les équipes de recherche du district de San Francisco de la Fed ont tenté d'apporter un éclairage(FRBSF, Economic Letter, 26 mai 2020 : The COVID-19 Fiscal Multiplier: Lessons from the Great Recession). Ils insistent sur deux points : un multiplicateur budgétaire égal ou supérieur à 1, pour des raisons à la fois de propension à dépenser élevée des ménages et des collectivités locales et d'efficacité de la dépense publique dans un environnement de taux directeur nul, et des similitudes dans les initiatives prises entre la « grande récession » de 2008 -2009 et la période actuelle. Cela sera-t-il suffisant pour créer les conditions d'une forte reprise ? Les auteurs restent prudents. Mais il y aura un effet positif des opérations budgétaires en cours !
 
 

 
 
On le perçoit ; les choses vont dans le bon sens. Même si prendre la mesure précise des implications sur le rythme de la croissance n'est simplement pas faisable. Il faut cependant prendre en compte aussi les freins à la reprise qui apparaissent. La reprise des tensions entre la Chine et les Etats-Unis occupe une place de choix. On en a parlé déjà beaucoup. Le risque est bien que le jeu des actions et des réactions fasse que la querelle s'autonomise en quelque sorte de la volonté de ses acteurs. Dans ce cas, la volonté de part et d'autre de s'efforcer que le conflit ne s'étende pas du politique à l'économique serait vaine. En sachant que la crise des trimestres passés a eu un impact important sur le commerce bilatéral et donc sur les deux économies. Est-il nécessaire d'aller plus loin dans la confrontation ? Sous l'angle de « donner toutes ses chances » à une reprise tant espérée, non. Mais le « génie est sorti de la bouteille » ; quelqu'un sait-il comment le forcer à s'y replacer ? 
 
 


 


A découvrir

Hervé Goulletquer

Hervé Goulletquer est stratégiste de la Direction de la gestion de La Banque Postale Asset Management depuis 2014. Ses champs d’expertises couvrent l’économie mondiale, les marchés de capitaux et l’arbitrage entre classe d’actifs. Il produit une recherche quotidienne et hebdomadaire, et communique sur ces thèmes auprès des investisseurs français et internationaux.

Après des débuts chez Framatome, il a effectué toute sa carrière dans le secteur financier. Il était en dernier poste responsable mondial de la recherche marchés du Crédit Agricole CIB, où il gérait et animait un réseau d’une trentaine d’économistes et de stratégistes situés à Londres, Paris, New York, Hong Kong et Tokyo.

Il est titulaire d’une maîtrise d’économétrie, d’un DEA de conjoncture et politique économique et diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris.