Presse en France : les actionnaires détiennent ou contrôlent ?

83 millions d'euros
En septembre 2019, LVMH de Bernard Arnault a versé 83 millions d'euros
au journal Le Parisien

Jeudi 20 janvier, plusieurs grands dirigeants de groupes de presse ont été auditionnés par le Sénat dans le cadre de la « commission d’enquête sur la concentration dans les médias ». Parmi eux, les incontournables Bernard Arnault et Vincent Bolloré. Au cœur des débats, se dessine la crainte d’une influence des grands actionnaires sur les lignes éditoriales des journalistes, alors même que la presse ne représente qu’un segment mineur de leurs activités. Une peur légitime qui, dans l’ensemble, n’est pas pointée du doigt par les associations de défense de la liberté de la presse.

La presse française est, dans sa majorité, structurée autour d’un oligopole de 9 milliardaires, dont les plus connus sont Martin Bouygues, Bernard Arnault, Xavier Niel ou encore Vincent Bolloré. Pourtant, dans les faits, la concentration n’est pas si évidente. Le modèle de la presse française est en effet encadré par la loi de 1986, qui interdit à un propriétaire de presse de posséder plusieurs médias couvrant plus de 30 % de la diffusion de la presse quotidienne d’information politique et générale. Un taux qui, aujourd’hui, est encore très loin d’être atteint. D’autant que l’écosystème français est régulièrement bouleversé par de nouveaux entrants indépendants et à forte audience qui, pour le moment, garantissent une réelle pluralité de l’information. 

La structure actionnariale des médias n’influence pas la liberté de la presse, selon Reporters sans Frontières

En France, le caractère oligopolistique de la presse n’est pas, selon les militants associatifs, un facteur d’atteintes à la libre et indépendante diffusion de l’information. Selon le dernier classement de Reporters Sans Frontières (RSF) publié le 20 avril 2021, la France occupe la 34ème place en matière de liberté de la presse. Une place certes peu reluisante, en rapport aux plus hauts standards européens, notamment le trio de tête Norvège, Finlande et Suède, mais qui n’est en aucun cas lié à l’influence supposée des grands patrons sur les médias. Contrairement à d’autres pays membres de l’Union européenne, comme la Bulgarie par exemple, où la collusion entre le pouvoir et les principaux actionnaires de groupes de médias est régulièrement dénoncée. Un facteur d’autant plus rassurant que, jusqu’à aujourd’hui, les tentatives avérées d’influence des actionnaires sur les lignes éditoriales des grands médias restent rarissimes. Même si Vincent Bolloré (Cnews, Europe 1…) semble quelque peu rebattre les cartes. 

Selon RSF, les facteurs d’inquiétude explicatifs du classement de la France relèvent d’une répression toujours plus marquée sur les journalistes. En effet, la couverture des mouvements sociaux est devenue, selon l’association, de plus en plus délicate. L’ONG dénonce ainsi des journalistes blessés par des tirs de lanceurs de balle de défense (LBD) ou encore de nombreuses arrestations arbitraires, en marge des manifestations. Autre facteur d’inquiétude pour RSF, une pression toujours plus grande liée à la multiplication des enquêtes contre les journalistes. Ainsi, en 2020, deux journalistes ont été convoqués par l’inspection générale de la police nationale (IGPN) - la police des polices - pour « recel de violation du secret professionnel » qui, selon RSF, constitue une menace pour le sacro-saint respect des sources. Un climat tendu, auquel s’ajoute évidemment la menace terroriste. 

Rationalité économique et sauvetage express

Aujourd’hui, le modèle actionnarial permettant d’adosser les médias à des grands groupes semble représenter un moindre mal, pour un secteur en crise structurelle. La baisse des ventes des journaux papiers et l’avènement de nouveaux acteurs présents sur les médias sociaux ont en effet fait du marché de l’information un espace très concurrentiel. 

Régulièrement, les actionnaires sont contraints de venir au secours des titres en crise. En septembre 2019, LVMH de Bernard Arnault a ainsi versé 83 millions d’euros au journal Le Parisien, au bord de la faillite, pour lui permettre de rembourser ses dettes et d’investir sur des segments à fort potentiel de croissance. Quelques années avant, c’est Libération qui a profité des « largesses » de son actionnaire Patrick Drahi, dont les 18 millions d’euros pour redresser les comptes d’un journal au bord du gouffre ont permis à « Libé » de sortir quelque peu la tête de l’eau. En 2019, le groupe Challenges a pu profiter d’une recapitalisation de son patron, Claude Perdriel, à hauteur de 3,4 millions d’euros. Conjuguée aux essentielles subventions de l’État à la presse, les sauvetages des actionnaires apparaissent, en l’absence de modèle économique viable, comme un préalable nécessaire. 


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Jean-Baptiste Giraud

Jean-Baptiste Giraud est le fondateur et directeur de la rédaction d'Economie Matin. Il est également intervieweur économique sur RTL dans RTL Grand Soir (en semaine, 22h17) depuis 2016.

Jean-Baptiste Giraud a commencé sa carrière comme journaliste reporter à Radio France, puis a passé neuf ans à BFM comme reporter, matinalier, chroniqueur et intervieweur. En parallèle, il était également journaliste pour TF1, où il réalisait des reportages et des programmes courts diffusés en prime-time. 

En 2004, il fonde Economie Matin, qui devient le premier hebdomadaire économique français. Celui-ci atteint une diffusion de 600.000 exemplaires (OJD) en juin 2006. Un fonds economique espagnol prendra le contrôle de l'hebdomadaire en 2007.

Après avoir créé dans la foulée plusieurs entreprises (Versailles Events, Versailles+Les Editions Digitales), Jean-Baptiste Giraud a participé en 2010/2011 au lancement du pure player Atlantico, dont il est resté rédacteur en chef pendant un an.

En 2012, soliicité par un investisseur pour créer un pure-player économique,  il décide de relancer EconomieMatin sur Internet  avec les investisseurs historiques du premier tour de Economie Matin, version papier. 

Il a également été éditorialiste économique sur Sud Radio de 2016 à 2018.

 

Jean-Baptiste Giraud est également l'auteur de nombreux ouvrages, dont notamment "Combien ça coute, combien ça rapporte" (Eyrolles), "Les grands esprits ont toujours tort", "Pourquoi les rayures ont-elles des zèbres", "Pourquoi les bois ont-ils des cerfs", "Histoires bêtes" (Editions du Moment) ainsi que "le Guide des bécébranchés" (L'Archipel).