En France, la crise de l’énergie s’installe durablement dans le quotidien. Selon une étude récente, près de 36 % des foyers affirment avoir du mal à régler leurs factures de gaz ou d’électricité. À l’approche de l’hiver, ce chiffre alarmant révèle une précarité énergétique qui ne cesse de s’étendre, aggravée par le retard du chèque énergie et une fiscalité toujours plus lourde.
Energie : un tiers des Français ne parvient plus à payer ses factures

L’alerte du Médiateur de l’énergie : une précarité devenue structurelle
La publication du baromètre annuel du Médiateur national de l’énergie, fin octobre 2025, dresse un constat préoccupant : plus d’un tiers des Français ont rencontré des difficultés pour payer leurs factures d’énergie au cours des douze derniers mois. Ce taux, en constante augmentation depuis quatre ans, traduit une véritable crise du pouvoir d’achat énergétique. En 2020, ils n’étaient que 18 % à signaler de telles difficultés ; ils étaient 28 % en 2024. Aujourd’hui, 36 % d’entre eux déclarent avoir peiné à régler au moins une facture d’électricité ou de gaz.
Ces chiffres s’accompagnent d’un autre indicateur révélateur : 74 % des foyers interrogés disent avoir réduit leur chauffage pour limiter leurs dépenses. Cette proportion ne cesse d’augmenter à mesure que les tarifs progressent. Pour certains, cela signifie vivre dans un logement insuffisamment chauffé, parfois en dessous de 18 °C, notamment chez les ménages modestes et les retraités. À la veille de l’hiver, la France compte donc des millions de foyers qui redoutent chaque nouvelle facture et adoptent des stratégies d’économie drastiques, voire dangereuses pour leur santé.
Le chèque énergie, un soutien devenu fragile
Face à cette réalité, le gouvernement a reconduit le dispositif du chèque énergie, destiné à aider les ménages les plus modestes à payer leurs factures. Mais cette année, son versement a été exceptionnellement retardé. Habituellement distribué au printemps, il n’arrivera qu’en novembre 2025, conséquence du décalage du vote de la loi de finances. Environ 3,8 millions de foyers devraient en bénéficier automatiquement.
Ce report a pourtant provoqué une inquiétude légitime. Selon plusieurs enquêtes, six bénéficiaires sur dix estiment que le retard du chèque énergie les met en difficulté financière, et plus d’un tiers redoutent une coupure d’électricité ou de gaz. Pour ces ménages, l’aide représente bien plus qu’un simple coup de pouce : elle conditionne la continuité du service. Or, cette dépendance montre les limites du système. Une aide ponctuelle peut certes soulager un budget, mais son retard ou son absence plonge aussitôt les foyers concernés dans la précarité. Le dispositif devient ainsi paradoxal : pensé pour protéger, il fragilise lorsqu’il ne suit pas le calendrier des besoins.
L’énergie, un bien vital grevé par la fiscalité
Si les factures d’énergie pèsent si lourd, c’est aussi en raison d’une fiscalité complexe et souvent méconnue. Une enquête réalisée en début d’année révélait que plus de 80 % des Français ont constaté une hausse de leurs factures d’électricité et de gaz, mais que la majorité ignore la part exacte des taxes dans le prix final. En moyenne, celles-ci représentent près d’un tiers de la facture d’électricité d’un foyer.
Les Français, massivement, plaident pour une baisse de ces taxes : près de huit sur dix estiment qu’elles devraient être revues à la baisse, qu’il s’agisse de la taxe intérieure sur la consommation finale d’électricité (TICFE), des contributions au service public de l’énergie ou encore de la TVA appliquée aux factures. Ces prélèvements, ajoutés au coût de production et de distribution, expliquent une grande partie de l’augmentation observée depuis deux ans.
À cela s’ajoute un mécanisme technique mais décisif : l’ARENH (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique). Ce dispositif, conçu pour permettre aux fournisseurs alternatifs d’acheter de l’électricité nucléaire à prix régulé auprès d’EDF, a fini par désorganiser le marché. En période de tension, le plafond de volumes disponibles se révèle insuffisant, poussant les acteurs à acheter sur le marché de gros, souvent à des prix bien plus élevés. Les consommateurs se retrouvent alors les premiers pénalisés, tandis qu’une partie de la facture échappe à la maîtrise nationale.
Le double piège du modèle français
Le paradoxe français est là : malgré une production électrique en grande partie décarbonée et issue du parc nucléaire, la France reste l’un des pays d’Europe où la facture d’énergie pèse le plus lourd sur le budget des ménages modestes. Le poids des taxes, la structure du marché et la dépendance aux aides ont créé une situation de double contrainte.
D’un côté, les ménages les plus fragiles sont pris au piège de la précarité énergétique. De l’autre, la fiscalité et les dispositifs de compensation — comme le bouclier tarifaire ou le chèque énergie — maintiennent un système où l’aide publique devient structurelle. Or, dans un pays où les prix de l’énergie seraient moins fiscalisés et les revenus mieux ajustés au coût de la vie, ces dispositifs temporaires n’auraient pas besoin d’exister.
L’arrivée du froid risque d’amplifier encore les tensions. La saison hivernale concentre près de 60 % des dépenses annuelles d’énergie d’un foyer, principalement en chauffage. Avec 36 % des Français déjà en difficulté, beaucoup redoutent un hiver compliqué, marqué par des arbitrages douloureux entre se chauffer, se nourrir ou payer le loyer.
