L’Europe est le continent des centenaires, mais pas pour tout le monde. Tandis que certaines régions enregistrent des records de longévité, d’autres plafonnent, voire régressent. Derrière ce morcellement, la géographie raconte une histoire de disparités sociales, sanitaires et territoriales.
Vivre plus vieux en Europe : les régions qui gagnent des années de vie

Une étude parue dans Nature Communications, le 24 janvier 2026, a révélé que l'espérance de vie à la naissance, longtemps en progression constante dans les pays riches, connaît désormais un coup d’arrêt dans de nombreuses zones d’Europe. Derrière ce constat global, une lecture fine à l’échelle infranationale montre des contrastes marqués : alors que certaines populations vivent plus vieux que jamais, d'autres voient leur horizon biologique stagner.
Des années 1990 à 2005 : l’âge d’or de la convergence européenne
À partir de 1992, les politiques de santé publique et le progrès médical ont permis une réduction rapide des écarts d’espérance de vie en Europe de l’Ouest. Les régions les plus défavorisées ont même connu les gains les plus rapides. Cette dynamique a été observée dans une vaste étude ayant analysé 450 régions de 13 pays européens, représentant 400 millions d’habitants.
Comme l’indique l’étude parue dans Nature et Communications, « Entre 1992 et 2005, les régions d'Europe de l'Ouest les plus en retard en matière d'espérance de vie ont enregistré les plus fortes améliorations, provoquant une convergence rapide entre territoires ». Ce phénomène traduisait alors une Europe qui tendait vers une cohésion sanitaire, réduisant ses disparités internes. Mais cette tendance positive n’a pas duré. Les inégalités régionales en matière de mortalité sont aujourd’hui aussi importantes qu’il y a trente ans. Les progrès ont ralenti, voire cessé, dans certaines zones qui ne parviennent plus à faire vivre leurs habitants plus vieux.
Depuis 2005 : stagnation dans les territoires laissés-pour-compte
Le basculement s’opère à partir du milieu des années 2000. À partir de cette période, l’espérance de vie continue certes de progresser, mais uniquement dans les zones déjà en tête. Dans les autres, le ralentissement est net. L’étude souligne : « Depuis 2005, les progrès en matière d'espérance de vie ralentissent dans les régions les plus en retard, tandis qu'ils restent stables dans les régions les plus avancées ».
La cause principale ? Une mortalité importante entre 55 et 74 ans, une tranche d’âge-clé pour consolider les gains de longévité. En France et en Allemagne notamment, cette catégorie d’âge voit sa mortalité remonter, freinant toute amélioration. « Il reste possible de continuer à prolonger la longévité, mais seulement si nous abordons de front la mortalité à l’âge mûr. », prévient Sebastian Klüsener, co-auteur de l’étude. En clair, les régions les moins favorisées ne profitent plus des progrès en matière de santé et d’accès aux soins. Ce sont aussi les plus exposées aux maladies chroniques, à la précarité, et à une alimentation déséquilibrée. Or, à 65 ans, les effets cumulés de décennies de vulnérabilité pèsent lourd. Résultat : la promesse de vieillir mieux – et plus vieux – s’éloigne.
La carte européenne de la longévité : des bastions solides, des zones d’effondrement
Malgré cette fracture, des bastions de la longévité persistent. En France, l’Île-de-France et l’Auvergne-Rhône-Alpes affichent encore des espérances de vie comparables à celles de la Suisse ou de l’Espagne, deux pays où l’on vit le plus vieux d’Europe. Ces régions concentrent à la fois des infrastructures hospitalières de pointe, un niveau de vie élevé, et un accès renforcé à la prévention. À l’inverse, les territoires périurbains, certaines zones rurales ou les anciennes régions industrielles affichent des retards croissants. Des régions comme le Nord-Pas-de-Calais en France, la Ruhr en Allemagne ou les zones intérieures de la Campanie en Italie illustrent ce décrochage. Toutes affichent une espérance de vie inférieure à la moyenne nationale, freinée par la persistance d’inégalités sociales et un accès plus limité aux soins.
La géographie de la santé devient alors un miroir des inégalités socio-économiques. La géographie de la longévité en Europe n’est plus unifiée, elle est devenue morcelée. Ce morcellement territorial produit une Europe où l’on ne devient pas vieux de la même manière. Les frontières de la longévité ne coïncident plus avec celles des États : elles se redessinent à l’échelle locale, parfois même infradépartementale. Là où certains vivent jusqu’à 85 ou 86 ans, d’autres peinent à franchir les 78 ans.
