Pourquoi l’Europe ne sera pas envahie

Partout dans le monde, et particulièrement en Europe, on augmente les budgets militaires. Après une décennie de stabilité, ils ont augmenté de 37% ces cinq dernières années. Ce réarmement apparait comme une évidence face à un risque d’être attaqué par une puissance étrangère, vécu dorénavant comme majeur. Des drones russes n’ont-ils pas récemment pénétré l’espace aérien de plusieurs pays européens !

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By Jean-Christian Kipp Published on 16 janvier 2026 4h30
Les dépenses d’armement de l’Union européenne atteindront un nouveau sommet en 2025, confirmant une tendance à la hausse continue depuis la dernière décennie, en réponse aux enjeux géopolitiques majeurs. Pixabay
Les dépenses d’armement de l’Union européenne atteindront un nouveau sommet en 2025, confirmant une tendance à la hausse continue depuis la dernière décennie, en réponse aux enjeux géopolitiques majeurs. Pixabay - © Economie Matin
5%Les budgets de défense des Etats membres de l’Union européenne devraient ainsi passer de 2 à 3% du PIB à 5% à moyen terme

La résurgence de l’ambition impériale – celle qu’en s’illusionnant on pensait appartenir à un passé révolu – est pointée du doigt. La Chine, la Russie et les Etats-Unis déclarent aujourd’hui leurs visées expansionnistes : sur Taïwan, sur l’Ukraine ; quant aux USA, Trump annonce briguer le Groenland. Ce n’est plus l’impérialisme du soft power que l’on redoute désormais, mais une ambition brutale, au premier degré.

La menace semble sérieuse. L’Europe, seule puissance économique majeure sans ambition territoriale, s’en défend en augmentant elle aussi ses dépenses militaires. Elles ont doublé sur la période 2020 à 2025, passant de 198M€ à 393M€. Il est même envisagé de les monter à 5% du PIB, ce qui serait le double du ratio mondial (2,4%). 

Mais s’est-on vraiment posé la question de la réalité de cette menace ? Et si, pour l’Europe en tout cas, ce danger était pour une large part surestimé ? Et s’il ne valait pas les milliards d’euros qui lui sont consacrés ? 

Car, si les ambitions impériales sont réelles, leur mise en acte est loin d’être évidente. Dans la réalité, leurs possibilités d’expansion sont restreintes : elle se heurte au mur du réel.  Les empires ne peuvent guère (guerre) aller plus loin que ce qu’ils ont déjà annoncé. C’est-à-dire vers des pays vides de population, ou des pays limitrophes, déjà contrôlés par le passé et disposant d’une forte proportion d’habitants partageant langue, origines ethniques et traditions – ce que l’on appelait autrefois les « marches » des empires.

Deux facteurs liés expliquent cette contention des possibilités d’expansion : le coût, financier et humain, de la conquête de plus en plus élevé et la question démographique, au rôle déterminant dans cette affaire. Enfin, ultime facteur limitatif, la multiplicité des empires fait qu’ils se neutralisent partiellement les uns les autres, y compris même à l’intérieur de leurs zones d’influence. 

Le coût démesuré de la conquête

L’Europe a peu à craindre militairement de la Chine, géographiquement très éloignée, ou des Etats-Unis, allié multi-centenaire, même si les ambitions trumpiennes sur le Groënland posent question. Les rêves ottomans de la Turquie ne sont pas tournés vers l’Europe. Quant à l’Iran, il est considérablement affaibli. Reste évidemment la Russie.

Celle-ci est en train de gagner en Ukraine. Et cela semble une réflexion de « bon sens » que de penser qu’elle n’en restera pas là, et poussera ses conquêtes vers l’Europe occidentale. Cependant elle avance à la vitesse d’un escargot. A ce rythme, il lui faudrait près de cent ans pour conquérir le territoire ukrainien en entier ! 

Comment expliquer pareille situation quand la proie est 5 fois plus petite que son agresseur ?

La première raison résulte de l’aide économique et militaire apportée par l’Occident. Insuffisante pour inverser le cours des choses, elle donne les moyens à l’Ukraine de repousser dans le temps la défaite. Ce qui rend le coût de la conquête extraordinairement élevé pour la Russie, en soldats (au moins 600 000 victimes), et en matériel. Et c’est bien là une constante de notre monde devenu multipolaire : il y aura toujours une grande puissance qui s’opposera aux ambitions d’une autre… 

La deuxième raison tient à une évolution majeure dans la manière de faire la guerre. L’époque des grandes offensives impliquant plusieurs centaines de milliers de soldats, et le sacrifice de dizaines de milliers d’hommes en quelques jours est révolue. Même pour l’état-major russe issu de la sanglante « grande guerre patriotique », la vie est devenue précieuse. Non par grandeur d’âme, mais parce que le combattant est une denrée rare.

La dénatalité, épée de Damoclès des conquérants

Ce qui nous conduit à un point fondamental, structurant pour les nouveaux empires, à savoir leur démographie. 

Nous ne sommes plus aux siècles anciens, où la fécondité en Russie dépassait les 6 enfants par femme. Depuis 1995, celle-ci est passée en dessous de 1,6. Idem pour la Chine. Ceci implique que leur population baisse chaque année. Il s’agit en Russie d’une diminution naturelle allant jusqu’à 700 000 habitants par an. Alors que l’Union européenne, déjà trois fois plus peuplée bénéficie d’une fécondité un peu meilleure (1,48) et d’une émigration beaucoup plus importante. Certaines prévisions avancent le chiffre d’une population russe de 77 millions à l’horizon 2050 si la fécondité ne s’améliore pas ! 

Est-ce alors un bon calcul pour Poutine d’ajouter 200 000 victimes de guerre par an à ce déclin ? Oui et non. D’un point de vue strictement démographique, on peut considérer que les populations annexées s’ajoutent à celles de l’empire. Pour la Crimée récupérée sans combats, il s’agit de 2 millions d’individus ; pour le Donbass il en resterait 3 millions, une fois la paix revenue.

Mais ces additions macabres n’ont de sens que si ces populations sont directement intégrables, car en bonne partie similaires. C’est bien le cas pour la Crimée et la population résiduelle du Donbass. Mais ce le serait moins au fur et à mesure que l’on avancerait vers l’ouest de l’Ukraine, à la population progressivement plus russophobe et européanisée.

Il faudrait redoubler d’efforts pour conquérir ces régions durablement hostiles mais surtout allouer une partie de la population russe à assurer leur contrôle. Or, comment envisager une administration sur la durée alors que les ressources humaines vont manquer à Moscou et Saint-Pétersbourg ? Il est fort probable que la Russie ne puisse « démographiquement » se le permettre.

Face à cette réalité, la Biélorussie pourrait être conquise, vraisemblablement la Moldavie et la frange nord du Kazakhstan, les pays baltes si cela ne déclenchait un conflit avec l’OTAN, plus difficilement la Géorgie, hormis ses deux enclaves déjà contrôlées par Moscou. Et cela s’arrêterait là. Dans l’état actuel des choses, et avant que les robots ne remplacent totalement les soldats, l’expansion de la Russie devra se limiter à ses marches russophones et russophiles. 

Ce qui vaut pour la Russie vaut également pour la Chine. Quant aux États-Unis, ils n’ont jamais eu de marches.

Ainsi, les velléités de conquête des nouveaux empires seront fortement restreintes par le jeu combiné de leurs démographies déclinantes, du coût exorbitant de la conquête et de leurs rivalités pour le contrôle du monde résiduel. Elles ne concernent en fait, à quelques exceptions près, que leurs anciennes marches. En ce sens, l’invasion de l’Europe continentale relève beaucoup du fantasme, et son réarmement accéléré, au-delà d’une nécessaire mise à niveau, de l’excessif.

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Jean-Christian Kipp est à la fois reporter de guerre, aventurier, entrepreneur, mécène, et anticonformiste.Aventurier, il a participé à de nombreuses expéditions depuis les années 80. Il a été volontaire humanitaire en zone de guerre, puis reporter en couvrant notamment le conflit afghano-sovétique (1985 à 1989), les derniers jours des Khmers Rouges au Cambodge (1993), la naissance du mouvement Taliban (1994), les conflit syrien (2020), ukrainien (2022), arménien (2023), et les émeutes en Géorgie (2024). Il écrit régulièrement dans la revue de géopolitique Politique Internationale. Entrepreneur, Jean-Christian Kipp a créé une dizaine de sociétés, notamment dans le domaine de la santé. La vente de ces sociétés en 2020 a permis de créer le Fonds Odysseus, ce qui lui garantit une stricte indépendance. La vocation d’Odysseus est de promouvoir la liberté sous toutes ses formes. Il est vice-président de la Société des Explorateurs Français.

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