Dans le livre Bifurcation, un chapitre tranche radicalement avec la littérature habituelle sur la communication : celui qui plonge le lecteur au cœur des modèles algorithmiques, des graphes et des équations. Loin de tout fétichisme technicien, Mathieu Gabai et Manuel Lagny y rendent un hommage discret mais décisif à Jacques Attali, dont Analyse économique de la vie politique apparaît comme l’une des matrices intellectuelles les plus fécondes pour comprendre la communication à l’ère computationnelle.
Quand les équations éclairent le politique et… l’influence

En 1972, Jacques Attali publiait Analyse économique de la vie politique. À rebours des approches idéologiques dominantes, il proposait une intuition radicale : penser le politique comme un système de décisions, de coûts, d’innovations et de concurrences, comparable à un marché schumpetérien. Les idées n’y étaient plus de simples opinions, mais des biens soumis à des dynamiques d’adoption, de diffusion et d’obsolescence.
Ce geste intellectuel, resté assez discret et défini dans le cadre des cours d’Attali à l’école Polytechnique, apparaît aujourd’hui d’une modernité saisissante. Bifurcation montre combien cette tentative de formalisation annonçait l’analyse computationnelle contemporaine : graphes d’influence, modèles de diffusion, seuils de bascule, économie de l’attention. Attali pressentait ce que les outils manquaient encore à démontrer : la politique n’est pas irrationnelle, elle est complexe.
Un chapitre pédagogique sur des objets réputés illisibles
L’une des grandes forces de ce chapitre du livre de Lagny et Gabai tient à sa pédagogie. Les auteurs prennent à bras-le-corps des objets réputés réservés aux ingénieurs : matrices d’adjacence, centralités de réseau, équations de propagation, modèles de seuils à la Granovetter. Ils ne cherchent ni à impressionner ni à masquer la difficulté. Ils expliquent.
Le lecteur découvre comment un graphe permet de représenter un écosystème politique ou médiatique, comment la centralité d’intermédiarité révèle des acteurs peu visibles mais décisifs, comment la concurrence entre récits peut être formalisée sans jamais être totalement prédite. Les équations ne prétendent pas dire le vrai ; elles rendent lisibles des structures invisibles.
Cette clarté est assez rare pour être soulignée. La relecture par Philippe Duclos, X-Mines, n’y est d’ailleurs sans doute pas étrangère. Elle permet à un public non scientifique d’accéder à des raisonnements complexes sans les réduire à des métaphores creuses. Bifurcation ne vulgarise pas : il éclaire.
De l’intuition à l’architecture algorithmique
Ce que le livre donne à voir, c’est la continuité entre une intuition ancienne et les architectures actuelles. Là où Attali esquissait une vision économique du politique, les auteurs montrent comment les plateformes numériques ont industrialisé cette logique. Les récits ne circulent plus librement : ils sont filtrés, hiérarchisés, amplifiés par des systèmes de recommandation.
Les équations présentées ne sont pas décoratives. Elles décrivent un basculement de régime : la communication n’est plus un message, mais un environnement paramétré. Influencer, ce n’est plus convaincre frontalement, c’est orienter des trajectoires d’attention dans un espace saturé.
Ce déplacement est fondamental. Il explique pourquoi la communication incantatoire échoue, pourquoi la crédibilité devient mesurable, pourquoi la preuve l’emporte sur la proclamation. L’analyse algorithmique n’est pas un supplément technique : elle est devenue une condition de compréhension du réel.
Une mise en bouche, pas un manuel
Les auteurs le précisent : ce chapitre n’est qu’une entrée. Il ne prétend pas fournir un outillage exhaustif ni transformer le lecteur en data scientist. Il ouvre une porte. Mais cette mise en bouche est décisive : elle montre ce qui se joue derrière les interfaces familières, derrière les flux apparemment chaotiques de l’information.
En cela, l’hommage à Jacques Attali est pleinement assumé. Comme lui, Lagny et Gabai refusent de séparer l’économie, la technique et le politique. Ils rappellent que la formalisation n’est pas une déshumanisation, mais une tentative de lucidité. Les modèles n’épuisent pas le réel, mais ils empêchent de s’en raconter une version naïve.
Comprendre l’architecture pour retrouver la liberté d’agir
Ce chapitre si particulier s’adresse d’abord aux dirigeants, aux responsables publics, aux journalistes, à tous ceux qui opèrent dans des environnements saturés de récits. Il leur donne une clé : comprendre l’architecture algorithmique qui conditionne désormais la visibilité, la crédibilité et la décision.
À la manière d’Attali, Bifurcation ne promet ni maîtrise totale ni prédiction magique. Il propose mieux : une intelligence des structures. Dans un monde gouverné par des équations invisibles, la première forme de liberté consiste à savoir qu’elles existent, comment elles fonctionnent et ce qu’elles ne diront jamais.
C’est en cela que ce chapitre est pour nous l’un des plus précieux du livre. Il rappelle qu’à l’ère computationnelle, penser reste un acte politique majeur, et que la rigueur intellectuelle demeure la condition de toute action responsable.
Le livre publié aux éditions de l’Eclaireur sera disponible en librairie dès le 12 février, et est déjà disponible en précommande sur le site : https://www.editionsdeleclaireur.fr/bifurcation-manuel-lagny-mathieu-gabai