Les espèces nuisibles coûtent-elles vraiment trop cher à la collectivité… ou est-ce leur élimination qui pèse le plus lourd ? Une étude publiée le 9 mars 2026 dans Biological Conservation conclut que la destruction massive de renards, corvidés et mustélidés en France est à la fois inefficace, onéreuse et de moins en moins défendable au regard des données disponibles.
Renards, corbeaux, fouines : la France dépense plus pour tuer les espèces nuisibles que pour réparer les dégâts

Le débat sur les animaux classés « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts » revient régulièrement dans l’actualité française, souvent sous l’angle agricole ou sanitaire. Mais cette fois, l’attaque vient du terrain scientifique lui-même : à partir de sept années de données départementales, des chercheurs du Muséum national d’Histoire naturelle estiment que la politique d’élimination en vigueur ne réduit ni les dégâts déclarés ni, pour les oiseaux concernés, les populations nicheuses au printemps. Plus troublant encore, son coût économique dépasserait nettement le montant des dommages imputés à ces animaux.
Détruire les espèces nuisibles serait « inefficace, injustifiable économiquement et éthiquement questionnable ».
Chaque année en France, environ 1,7 million d’animaux — renards, mustélidés et corvidés — sont détruits au titre de la régulation des ESOD, pour « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts ». La nouvelle étude signée Frédéric Jiguet, A. Morin, H. Courtines, A. Robert, B. Fontaine, H. Levrel et K. Princé, publiée dans Biological Conservation sous le titre Ecological and economic assessments of native vertebrate pest control in France, s’est penchée sur l’efficacité réelle de cette politique.
Le constat est sévère. Selon l’alerte presse du Muséum, l’analyse de sept années de déclarations de dégâts et de destructions d’animaux « montre qu’une augmentation de l’effort de destruction des ESOD ne réduit pas les dégâts ». Plus encore, le document précise qu’« un arrêt des destructions n’engendre pas d’augmentation de dégâts ». Ces deux phrases résument à elles seules le renversement de perspective opéré par l’étude : la destruction n’apparaît plus comme une réponse pragmatique et efficace, mais comme une routine administrative et cynégétique dont les résultats promis ne sont pas démontrés.
Selon l'étude, la destruction des ESOD serait « inefficace, injustifiable économiquement et éthiquement questionnable ». La formule est forte, mais elle repose sur une base empirique devenue difficile à écarter : sur le terrain, tuer davantage ne semble pas faire baisser les dommages enregistrés.
Une facture bien plus lourde que les dommages
Les auteurs de l'étude ont évalué le coût de cette politique en prenant en compte le temps passé, les déplacements, le matériel et les munitions. Leur estimation aboutit à un coût annuel situé entre 103 et 123 millions d’euros dans les scénarios les plus complets, pour des dégâts déclarés compris entre 8 et 23 millions d’euros par an.
Le déséquilibre est considérable. Selon les scénarios retenus, le coût des destructions dépasse donc largement celui des dégâts. Sur les sept saisons étudiées, le coût de la politique excède le montant des dommages d’un facteur allant de 1,66 à 8. L’étude ne dit pas simplement que la régulation est discutable ; elle dit qu’elle est défavorable aussi d’un strict point de vue économique.
Le Muséum va dans le même sens en rappelant qu’on approche un coût moyen de près de 64 euros par animal tué sur l’ensemble de la période étudiée. Rapportée à des millions d’animaux, cette mécanique administrative et cynégétique finit par produire une dépense très supérieure au préjudice qu’elle est censée limiter. Pour une puissance publique qui cherche partout des économies partout, l’argument risque de peser lourd.
Renards, corneilles, fouines : des animaux visés sans résultat prouvé
Dans le débat public, ces animaux sont souvent présentés comme une évidence : ils seraient là, identifiés, et il suffirait de les éliminer pour faire baisser les nuisances. Or l’étude montre une réalité beaucoup moins simple. Pour les espèces d’oiseaux examinées, les chercheurs concluent aussi que les destructions n’ont pas d’effet mesurable sur les effectifs reproducteurs au printemps. En clair, non seulement les dégâts ne baissent pas, mais les populations nicheuses ne sont pas réellement régulées comme on pourrait le croire.
Le périmètre étudié couvre dix espèces : le renard roux, la fouine, la martre des pins, le putois, la belette, la corneille noire, le corbeau freux, la pie bavarde, le geai des chênes et l’étourneau sansonnet. Derrière la notion d’« espèces nuisibles », on retrouve en réalité des animaux très différents. Du côté des mustélidés figurent la fouine, la martre, le putois et la belette, petits prédateurs régulièrement accusés de causer des dommages dans les élevages ou aux abords des habitations. Du côté des corvidés apparaissent la corneille noire, le corbeau freux, la pie bavarde et le geai des chênes, des oiseaux intelligents et opportunistes souvent pointés du doigt pour les dégâts causés aux cultures. L’étude rappelle ainsi que cette politique d’élimination vise un ensemble hétérogène, bien au-delà de quelques animaux souvent cités dans le débat public.
Par ailleurs, les auteurs rappellent que ces espèces rendent aussi des services écologiques. Les corvidés participent notamment à la dispersion de graines ; les renards et les mustélidés sont des prédateurs de rongeurs. Détruire massivement des animaux considérés comme nuisibles peut donc aussi priver l’agriculture et les milieux naturels d’auxiliaires utiles. Là encore, le bilan devient moins simple que le récit traditionnel du « bon sens ».
L’État sommé de sortir du réflexe de l’élimination
Cette étude ne tombe pas dans le vide. Elle arrive alors que plusieurs critiques s’accumulent contre le système français des ESOD. Le Monde rappelle qu’un rapport de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable recommandait déjà d’abandonner la destruction systématique d’une espèce au profit d’une « élimination d’individus identifiés au cas par cas ». Le débat ne porte donc plus seulement sur le statut moral de ces animaux, mais sur l’efficacité même de l’action publique.
Les chercheurs avancent d’ailleurs des alternatives : semences protégées, dispositifs d’effarouchement, méthodes dissuasives, aménagements agricoles. À l’échelle d’une parcelle, une intervention ciblée peut avoir un intérêt ponctuel, mais elle ne justifie pas pour autant une politique de destruction massive reconduite presque automatiquement. L’idée qui se dessine est celle d’une gestion plus précise, plus locale et surtout moins idéologique.
Pour le gouvernement, l’enjeu sera délicat. Le ministère de la transition écologique, cité par Le Monde, continue de défendre le principe d’un outil utilisable hors période de chasse pour protéger les enjeux agricoles, certains biens matériels ou des espèces vulnérables. Mais après la publication de cette étude, maintenir à l’identique la logique actuelle reviendrait à ignorer un signal scientifique et budgétaire désormais très difficile à contourner.
