Ubisoft ferme The Crew, l’UFC porte plainte

L’UFC-Que Choisir attaque Ubisoft en justice après la fermeture des serveurs de The Crew en avril 2024, dénonçant des pratiques commerciales trompeuses. Cette plainte, soutenue par le mouvement Stop Killing Games, pourrait redéfinir les droits des consommateurs dans l’industrie du jeu vidéo.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 31 mars 2026 15h54
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Ubisoft ferme The Crew, l’UFC porte plainte - © Economie Matin
84%84% des joueurs de jeux-vidéo en France sont des adultes.

L'affaire The Crew cristallise aujourd'hui les tensions profondes entre l'industrie du jeu vidéo et les droits des consommateurs. L'UFC-Que Choisir vient de déposer une plainte devant le tribunal de Créteil contre le géant français Ubisoft, contestant la fermeture définitive des serveurs de ce jeu de course automobile survenue en avril 2024. Cette action judiciaire, soutenue par le mouvement international Stop Killing Games, pourrait redessiner les contours juridiques de la propriété numérique dans un secteur en pleine mutation.

Bien au-delà d'un simple litige commercial, cette procédure interroge les fondements mêmes du modèle économique d'une industrie qui pèse plusieurs dizaines de milliards d'euros et touche près de trois milliards de joueurs à travers le monde.

La fermeture controversée des serveurs de The Crew

Lancé en 2014 par Ubisoft, The Crew reposait sur une architecture technique contraignante : une connexion permanente à Internet était requise pour fonctionner, y compris dans ses modes solo. Cette configuration "always online" permettait certes à l'éditeur français de maintenir un contrôle constant sur l'expérience de jeu, mais elle comportait un écueil majeur : l'arrêt des serveurs rendrait inévitablement le titre définitivement inaccessible.

Ce scénario redouté s'est matérialisé en avril 2024. Ubisoft a procédé à la fermeture des serveurs, privant instantanément plus de 12 millions de propriétaires de toute possibilité d'accéder au jeu, même en mode solo. Cette décision unilatérale a touché l'ensemble des acquéreurs, qu'ils aient acheté le titre sur support physique ou dématérialisé.

Yves Guillemot, PDG d'Ubisoft, avait tenté de justifier cette mesure lors de l'assemblée générale de juillet 2024, expliquant que le maintien des serveurs représentait "des services assez lourds pour s'assurer que le jeu fonctionne en permanence". Il avait précisé : "Vous fournissez un service et ce service n'est pas éternel. Il y a une durée d'exploitation".

L'UFC-Que Choisir dénonce des pratiques commerciales trompeuses

L'association de consommateurs étaye sa plainte sur plusieurs griefs juridiques soigneusement documentés. Elle conteste en premier lieu le principe même des licences d'utilisation qui, selon les conditions générales d'Ubisoft, réduisent l'achat d'un jeu à une simple autorisation d'usage révocable à tout moment par l'éditeur.

L'UFC-Que Choisir dénonce spécifiquement quatre pratiques qu'elle considère comme fondamentalement abusives : la négation du droit de propriété des consommateurs sur les copies de jeu acquises, le retrait arbitraire de l'accès au jeu sans garantie de maintien d'un mode de fonctionnement alternatif, la subordination de l'utilisation du jeu à des services en ligne susceptibles d'interruption, et enfin le refus catégorique de rembourser les consommateurs en cas d'arrêt du service.

Au-delà de ces clauses contractuelles litigieuses, l'association pointe des "pratiques commerciales trompeuses" caractérisées. Elle soutient que les joueurs n'ont jamais été loyalement informés du caractère temporaire de l'accès au jeu qu'ils acquéraient. Bien que la boîte de The Crew mentionnât en caractères minuscules la possibilité de fermeture des serveurs avec un préavis d'un mois, l'UFC-Que Choisir estime ces avertissements délibérément insuffisants et volontairement dissimulés.

Une mobilisation internationale portée par Stop Killing Games

Cette action judiciaire française s'inscrit dans un mouvement de contestation plus vaste, initié par le YouTubeur Ross Scott et son collectif Stop Killing Games. Lancée dans le sillage de la fermeture de The Crew, cette campagne internationale a recueilli plus d'un million de signatures vérifiées d'Européens dans le cadre d'une initiative citoyenne européenne (ICE).

Cette procédure démocratique méconnue de l'Union européenne dispose du pouvoir de contraindre la Commission à légiférer dès lors qu'elle atteint le seuil réglementaire requis. Les responsables du mouvement ont d'ailleurs été reçus par la Commission européenne au début de l'année 2026, témoignant de l'écho grandissant de cette problématique au niveau des institutions européennes.

L'objectif clairement affiché consiste à contraindre les éditeurs à maintenir les jeux-vidéo nécessitant une connexion Internet "dans un état raisonnablement fonctionnel" après l'arrêt de leurs serveurs. Cette revendication s'appuie sur le concept émergent de préservation du patrimoine vidéoludique, désormais reconnu comme un enjeu culturel majeur.

Des implications majeures pour l'industrie du jeu vidéo

Cette affaire dépasse considérablement le cas particulier de The Crew. Elle interroge l'ensemble de l'architecture économique de l'industrie vidéoludique contemporaine, notamment les pratiques des plateformes dominantes telles que Steam, Epic Games Store ou PlayStation Network. Toutes ces plateformes fonctionnent sur le principe de licences d'utilisation plutôt que sur celui de la vente traditionnelle.

Les enjeux financiers s'avèrent considérables. Le marché mondial du jeu vidéo génère plus de 180 milliards de dollars de chiffre d'affaires annuel, largement dominé par les ventes dématérialisées et les services en ligne. Une remise en cause juridique de ce modèle économique pourrait contraindre l'industrie à repenser radicalement ses pratiques commerciales établies. Cette problématique rappelle d'ailleurs les défis technologiques que rencontrent d'autres secteurs d'avant-garde, comme l'industrie spatiale avec SpaceX.

D'autres fermetures récentes illustrent l'ampleur préoccupante du phénomène : Concord de Firewalk, déconnecté après seulement deux semaines d'exploitation en 2024, ou encore Highguard de Wildlight Entertainment, interrompu quelques semaines après sa commercialisation début 2024. Ces exemples révèlent une tendance inquiétante pour les consommateurs qui investissent massivement dans des contenus numériques volatils.

La justice française devra désormais déterminer si les éditeurs peuvent effectivement interrompre leurs services de manière aussi discrétionnaire. Cette décision judiciaire pourrait créer un précédent juridique majeur, susceptible d'influencer durablement la réglementation européenne et internationale du secteur.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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