La France confie à Scaleway l’hébergement de ses données de santé, abandonnant Microsoft. Une décision stratégique qui marque un tournant vers la souveraineté numérique française face aux géants américains de la tech.
Données de santé : le gouvernement opte pour le français Scaleway

Données de santé : un virage stratégique vers la souveraineté numérique française
La France franchit une étape décisive dans la protection de ses données de santé les plus sensibles. Après des années de controverse, le gouvernement a officialisé le choix de Scaleway, filiale du groupe Iliad de Xavier Niel, pour remplacer Microsoft dans l'hébergement de la Plateforme des données de santé (PDS), anciennement appelée Health Data Hub. Cette décision, annoncée ce jeudi 23 avril 2026, clôt une polémique qui perdure depuis la création de cette infrastructure stratégique en 2019.
« La souveraineté numérique en santé franchit une nouvelle étape », s'est félicitée la ministre de la Santé Stéphanie Rist sur les réseaux sociaux. Cette migration vers un cloud souverain transcende le simple changement technique : elle symbolise la volonté française de reprendre le contrôle de ses infrastructures numériques critiques face aux géants américains de la technologie.
Scaleway, l'alternative française qui monte en puissance
Fondée en 1999 et rachetée par Iliad en 2015, Scaleway s'est progressivement affirmée comme l'un des acteurs français les plus crédibles du cloud computing. La filiale de Xavier Niel propose des services d'hébergement et de calcul dans le cloud depuis ses centres de données européens, avec une approche résolument orientée vers l'innovation technologique.
L'entreprise emploie aujourd'hui près de 500 collaborateurs et administre plusieurs centres de données en France et aux Pays-Bas. Son chiffre d'affaires, estimé à environ 150 millions d'euros en 2025, témoigne d'une croissance soutenue portée notamment par la demande croissante en solutions souveraines. Selon plusieurs sources, Scaleway figure parmi les quatre sociétés sélectionnées par la Commission européenne pour fournir des solutions de cloud souverain aux institutions européennes, dans le cadre d'un programme de 180 millions d'euros.
« Nous sommes fiers d'avoir été retenus à l'issue d'un processus de sélection extrêmement compétitif », a déclaré Damien Lucas, directeur général de Scaleway. « C'est également un signal fort envoyé à tous les acteurs de la santé et, au-delà, à tous ceux qui aspirent à un cloud souverain : une alternative européenne crédible et compétitive existe désormais. »
Un projet aux enjeux considérables pour la recherche médicale
La Plateforme des données de santé constitue un outil stratégique pour la recherche française et européenne. Créée en 2019, elle ambitionne de centraliser une copie exhaustive des données du Système national des données de santé (SNDS), détenues par l'Assurance maladie. Cette véritable mine d'or numérique doit permettre aux chercheurs d'accéder à des informations anonymisées sur l'ensemble de la population française, révolutionnant ainsi les approches de recherche médicale et épidémiologique.
Les enjeux économiques s'avèrent considérables. Le marché mondial de l'analyse des données de santé, évalué à plus de 25 milliards d'euros en 2026, pourrait atteindre 50 milliards d'euros d'ici 2030. Pour la France, disposer d'une infrastructure souveraine performante représente un avantage concurrentiel majeur dans la course à l'innovation médicale et pharmaceutique. Cette approche s'inscrit dans une démarche plus large de souveraineté technologique, comparable aux enjeux décrits dans l'intelligence artificielle documentaire qui vise également à maîtriser nos outils numériques.
Héla Ghariani, directrice de la plateforme, souligne que cette migration « marque une étape importante pour accélérer l'usage des données du SNDS et, plus largement, de tous les projets de recherche et d'innovation qui s'appuient sur des données de santé, en France et en Europe ». Le nouvel hébergement permettra à la PDS de gérer en autonomie une copie de la base principale du SNDS entre fin 2026 et début 2027.
Microsoft écarté : les raisons d'un divorce annoncé
Le choix initial de Microsoft Azure pour héberger ces données ultrasensibles avait déclenché une tempête de critiques dès 2019. La principale source d'inquiétude résidait dans l'application du Cloud Act américain, une législation permettant aux autorités américaines d'exiger l'accès aux données détenues par des entreprises américaines, même lorsque ces informations sont stockées sur des serveurs situés à l'étranger.
Malgré l'hébergement des données dans un centre de données Microsoft aux Pays-Bas et diverses garanties techniques et administratives, le risque d'ingérence extraterritoriale n'a jamais pu être totalement écarté. La Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) n'a d'ailleurs jamais accordé son feu vert pour un transfert global de l'ensemble des données de l'Assurance maladie vers la plateforme.
Cette situation a considérablement entravé le développement de la plateforme. Selon plusieurs sources spécialisées, de nombreux projets de recherche sont demeurés bloqués en raison des incertitudes juridiques entourant l'accès aux données. La montée des tensions géopolitiques, notamment depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, a encore renforcé les préoccupations européennes concernant la dépendance technologique vis-à-vis des géants américains. Cette problématique de souveraineté technologique rejoint d'autres secteurs stratégiques, comme l'illustrent les enjeux géopolitiques dans l'automobile électrique européenne.
Un processus de sélection rigoureux et exigeant
Le choix de Scaleway résulte d'un processus méticuleux. La sélection, lancée en février 2026, s'est étalée sur plus de deux mois et a mobilisé des experts de la Direction interministérielle du numérique (DINUM), de l'Inria et du ministère de la Santé. Le cahier des charges comprenait plus de 350 exigences techniques couvrant la sécurité, la scalabilité et la résilience.
Plusieurs acteurs français du cloud avaient manifesté leur intérêt, notamment OVHcloud, leader européen du secteur, Atos, spécialisé dans les services informatiques, Cloud Temple, expert en hébergement sécurisé, et Docaposte (La Poste), acteur public du numérique. Cette concurrence témoigne de la vitalité de l'écosystème français dans ce domaine stratégique.
La victoire de Scaleway illustre la maturité croissante de l'écosystème français du cloud. L'entreprise a notamment convaincu par sa trajectoire vers la certification SecNumCloud, label délivré par l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) qui garantit la protection contre toute ingérence extra-communautaire.
Perspectives et défis de la migration
La migration technique s'annonce complexe. Il faudra transférer plusieurs téraoctets de données sensibles tout en maintenant la continuité de service pour les utilisateurs de la plateforme. Scaleway devra également finaliser son processus de certification SecNumCloud, condition sine qua non pour héberger ces informations critiques.
Cette décision s'inscrit dans une dynamique européenne plus large de réduction de la dépendance technologique. Selon un récent rapport du Future of Technology Institute (FOTI), plus des trois quarts des pays européens dépendent encore de services cloud américains pour des fonctions essentielles à leur sécurité nationale. La Commission européenne a d'ailleurs attribué mi-avril un important contrat de cloud de 180 millions d'euros à des fournisseurs européens, marquant un tournant dans sa politique d'approvisionnement.
Pour Scaleway, ce contrat représente une vitrine exceptionnelle susceptible d'accélérer sa croissance sur le marché européen de la santé numérique. L'entreprise française dispose désormais d'une référence de premier plan pour convaincre d'autres administrations et organismes publics de faire confiance aux solutions souveraines. Un symbole fort démontrant que l'alternative européenne au duopole Amazon-Microsoft n'est plus seulement possible, mais désormais crédible à grande échelle."