Le 11 juin, le Sénat examinera une nouvelle proposition de loi visant à lutter contre les déserts médicaux. Le constat est connu : des millions de Français peinent aujourd’hui à accéder à un médecin généraliste ou spécialiste. Face à cette situation, une réponse revient avec insistance dans le débat public : encadrer davantage l’installation des médecins.
Plutôt que contraindre les médecins, transformons l’organisation des soins

Cette orientation est une impasse.
Elle repose sur une idée simple mais fausse : qu’il suffirait de “répartir” les médecins pour résoudre les inégalités d’accès aux soins. Or le problème n’est plus uniquement géographique. Il est organisationnel.
Partout sur le terrain, un même constat s’impose. Les besoins explosent, mais le système reste structuré autour d’un modèle trop rigide, centré sur l’installation individuelle et la concentration des spécialistes dans les grandes zones urbaines. Cette organisation génère des délais d’attente, des ruptures de parcours et des renoncements aux soins, et elle ne sera pas corrigée par la contrainte.
À rebours de cette approche, une autre voie existe déjà. Elle repose sur un changement de paradigme : faire circuler les compétences médicales plutôt que déplacer les patients ou forcer l’installation des médecins.
Concrètement, cela signifie organiser des structures de proximité capables d’accueillir les patients au plus près de leur lieu de vie, en s’appuyant sur des professionnels de santé pour les premiers actes, et sur des médecins spécialistes analysant les examens à distance ou lors de consultations régulières sur site.
Ce modèle permet de multiplier la capacité de prise en charge sans exiger une présence médicale permanente dans chaque territoire. Les résultats observés sont clairs : réduction des délais, amélioration du dépistage, baisse du renoncement aux soins et maintien d’une offre effective dans des zones fragilisées. Surtout, ils démontrent qu’il est possible d’améliorer l’accès aux soins sans restreindre la liberté d’installation des médecins.
À l’inverse, la logique de contrainte risque de rigidifier un système déjà sous tension, de décourager certaines vocations et d’ignorer les aspirations des jeunes médecins, qui souhaitent exercer en équipe, conserver des activités hospitalières ou universitaires et intervenir sur plusieurs sites.
Le véritable enjeu n’est pas la répartition des médecins, mais la capacité du système de soins à organiser la circulation des compétences, en favorisant la mobilité et la coopération des professionnels sur l’ensemble du territoire.
Cela passe par la délégation de tâches, la coopération interprofessionnelle médicalement encadrée, les consultations avancées et la mobilité des spécialistes. Ces solutions existent, fonctionnent mais restent sous-déployés faute de cadre stable et d’engagement politique suffisamment affirmé.
À l’heure où le Sénat s’apprête à légiférer, il serait dangereux de persister dans une logique de contrainte qui n’a jamais fait ses preuves. L’avenir de l’accès aux soins en France se jouera dans notre capacité à mieux organiser la circulation des compétences médicales sur l’ensemble du territoire.
Les ophtalmologues du groupement OphtaMaine (Dr. Nassim Belhatri, Dr. Mehdi Cherif, Dr. Paul Denys, Dr. Renaud Laballe, Dr. Florence Ribeaudeau, Dr. Jean-Bernard Rottier et Dr. Théophile Rousseau)