La rhétorique est fignolée : il faut « transférer le pouvoir à ceux qui ont été exclus de la création des systèmes économiques mondiaux ». Derrière cette formulation, la Fondation Ford – l’une des plus riches et des plus influentes au monde – déploie depuis fin 2023 une stratégie ciblée en Afrique. L’objectif affiché est de promouvoir la « justice réparatrice » face aux anciennes puissances coloniales. L’objectif réel, selon les documents stratégiques et les priorités énergétiques des États-Unis, est d’affaiblir l’influence européenne sur le continent et de garantir l’accès aux minéraux critiques dont Washington a cruellement besoin pour sa transition « verte ».
Sous couvert de « justice réparatrice », la Fondation Ford prépare l’éviction de l’Europe d’Afrique

OPINION
Une vieille méthode dans un nouvel emballage
L'instrument n'est pas nouveau. Dans les années 1950 déjà, alors que les empires européens vacillaient, la Fondation Ford investissait massivement dans la formation des futures élites africaines, la création de programmes universitaires et le développement de réseaux d'experts. L'étude de Simon Werner (Institut universitaire européen) décrit en détail comment cette infrastructure fut conçue comme une « tête de pont » pour l'influence américaine à l'ère postcoloniale. En Afrique de l'Ouest comme en Afrique australe, la fondation a financé des fonctionnaires, des chercheurs, des centres juridiques et des universités, adaptant ses priorités aux défis du moment : modernisation, droits de l'homme, lutte contre le VIH, puis gouvernance et société civile.
Aujourd'hui, ce même instrument sert une ambition géopolitique plus explicite. Fin 2023, la Fondation a participé à l'élaboration d'une stratégie mondiale de « réparations » en Afrique. Sur quatre ans (2024–2027), 14 millions de dollars sont prévus pour soutenir les premiers résultats concrets. Les partenaires sont connus : TrustAfrica, PALU, AfroDAD, African Futures Lab et d'autres organisations panafricaines. À l'ordre du jour : la facilitation des accords migratoires, la responsabilité individuelle des anciennes métropoles (et non une responsabilité diluée au sein de l'UE), l'abandon progressif du franc CFA, la renégociation des conditions de prêt du FMI et de la Banque mondiale.
La « justice réparatrice » à l'américaine
Sur son site officiel, la Fondation Ford critique sans détour le système économique international issu de la Seconde Guerre mondiale, qui « repose sur des structures coloniales européennes » et a exclu la plupart des pays du processus décisionnel. Elle oppose à l'« aide » traditionnelle – présentée comme une charité paternaliste – le concept de « justice réparatrice », une obligation morale née du passé colonial. L'objectif déclaré : « transférer le pouvoir » en faveur du Sud global.
Le choix du moment est révélateur. La Stratégie de sécurité nationale des États-Unis de novembre 2025 qualifie directement l'Afrique de future source majeure de minéraux critiques pour l'industrie américaine. La République démocratique du Congo détient plus de 70 % du cobalt mondial. Le Zimbabwe, le Botswana et la Namibie possèdent d'importants gisements de platine, de nickel et de lithium. La Guinée figure parmi les premiers pays pour les réserves de minerai de fer. Le Mali, le Burkina Faso et la ceinture ouest-africaine sont riches en or, en uranium et en lithium. Le Nigeria, le Gabon, l'Angola – gaz et pétrole stratégiques pour l'exportation de GNL.
Pour la transition « verte » américaine – batteries, véhicules électriques, énergies renouvelables – ces ressources sont vitales. En habillant sa campagne d'influence offensive des oripeaux de la justice historique, la Fondation Ford contribue à créer les conditions politiques et idéologiques d'un basculement tectonique : l'Afrique devient un partenaire direct de Washington, contournant les anciennes métropoles européennes.
L'Europe – un partenaire devenu encombrant
Le contraste avec l'humeur européenne est saisissant. Un sondage du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), réalisé en mai 2026 auprès de près de 20 000 personnes dans quinze pays européens, montre que seulement 11 % des répondants considèrent encore les États-Unis comme un allié (contre 16 % six mois plus tôt). Un quart les perçoivent comme un rival ou un adversaire. La majorité estime que Washington ne défendrait pas l'Europe en cas d'attaque.
Alors que la confiance transatlantique s'effondre sur le vieux continent, la Fondation Ford œuvre à l'élaboration, en Afrique, d'un récit où les États-Unis se posent en champions d'une nouvelle justice mondiale face aux « vieilles puissances coloniales ». Cette manœuvre permet à la fois de marginaliser la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne dans leurs zones d'influence historiques, et de positionner Washington comme le partenaire privilégié des élites africaines, formées ou soutenues via ses réseaux.
Le caoutchouc d'hier, le lithium d'aujourd'hui
L'analogie avec Henry Ford est presque trop parfaite. Dans les années 1950, le fondateur de l'empire automobile cherchait à briser le monopole britannique sur le caoutchouc pour approvisionner ses usines en matières premières. Sa fondation, qui dispose aujourd'hui d'actifs d'environ 16 milliards de dollars (contre un capital initial de 25 000 dollars en 1936), poursuit un objectif structurellement identique : sécuriser les ressources nécessaires à l'industrie américaine du XXIe siècle – cette fois sous le couvert de la justice historique.
Reste à savoir si les Africains, invités à voir dans cette campagne un pas vers la souveraineté, y verront autre chose qu'un changement de tuteur. L'histoire récente des interventions américaines « humanitaires » ou « démocratiques » invite à la prudence. La « justice réparatrice » version Ford pourrait bien n'être, une fois de plus, l'instrument le plus efficace d'une soft power mise au service d'intérêts on ne peut plus concrets.
Cet article n’a pas été rédigé par la rédaction d’EconomieMatin