Les Européens stockent de plus en plus d’espèces par peur du futur

Alors que les paiements mobiles s’installent dans les habitudes quotidiennes, les espèces conservent une force inattendue en Europe : celle d’une assurance contre la panne. Incendies géants, guerre aux frontières du continent, cyberattaques ou coupures électriques rappellent qu’un portefeuille numérique dépend toujours d’un réseau, d’électricité et d’infrastructures fonctionnelles. Le billet, lui, fonctionne hors ligne.

Anton Kunin
By Anton Kunin Last modified on 21 août 2026 8h26
Les Européens stockent de plus en plus d'espèces par peur du futur
Les Européens stockent de plus en plus d’espèces par peur du futur - © Economie Matin
1.638,487 milliard d’eurosAu 14 août 2026, les billets en circulation dans la zone euro représentaient 1.638,487 milliard d’euros.

« Le stock total de billets continue d’augmenter » : c'est le constat fait par Philip Lane, économiste en chef de la Banque centrale européenne, lors de la prestigieuse MacGill Summer School en Irlande, rapporte le Guardian. Dans le même temps, l'utilisation des billets pour régler les achats du quotidien tend à reculer dans les économies les plus numérisées, observe-t-il.

Cette contradiction n’est qu’apparente. D'après le dernier bilan hebdomadaire de la Banque centrale européenne, le 14 août 2026, les billets en circulation représentaient 1.638,487 milliards d’euros. De Nederlandsche Bank recensait par ailleurs environ 31 milliards de billets authentiques en euros en circulation dans le monde en 2025. (À noter que ces chiffres portent sur l’euro et l’Eurosystème : ils ne doivent donc pas être confondus avec l’ensemble des monnaies utilisées dans l’Union européenne.)

Les espèces et les billets redeviennent une assurance contre les pannes

La montée des réserves d’espèces ne signifie pas que les Européens abandonnent la carte bancaire ou le téléphone. Elle traduit une autre fonction de la monnaie physique : la réserve de précaution. Une étude publiée par la BCE le 24 septembre 2025 montre que ce comportement s’observe précisément lorsque l’incertitude augmente. Lors de la pandémie, l’émission nette cumulée de billets avait dépassé 140 milliard d’euros à la fin de 2020. Cette progression était supérieure de plus de 85 milliards d’euros à l’augmentation annuelle moyenne d’environ 55 milliards d’euros observée avant la crise sanitaire.

La guerre produit un mécanisme comparable, mais plus localisé et plus brutal. Durant le premier mois suivant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’émission nette quotidienne moyenne de billets a enregistré une hausse causale estimée à 36% dans les pays de la zone euro proches du conflit étudiés par la BCE. L’effet cumulé a dépassé 211 millions d’euros, selon la même étude de la BCE, tandis que les sorties nettes ont atteint un pic journalier de 80 millions d’euros. Le signal est économiquement intéressant : même des sociétés très avancées dans la dématérialisation des paiements conservent un réflexe de liquidité physique lorsque le risque géopolitique devient concret.

Le cas le plus spectaculaire reste toutefois la panne électrique qui a frappé la péninsule Ibérique en avril 2025. Dans les zones touchées, les dépenses physiques par carte ont chuté d’environ 41% à 42%. Le commerce électronique espagnol a reculé d’environ 54%, selon la BCE, et la consommation totale en Espagne aurait diminué d’environ 34% sur la journée, toujours d’après les données réunies par l’institution. Les pertes directes de produit intérieur brut ont été évaluées entre 400 millions et 1,6 milliard d’euros, selon la BCE.

Lorsque l’électricité et les télécommunications disparaissent, la sophistication du moyen de paiement ne constitue plus nécessairement un avantage. Les terminaux, les applications mobiles et de nombreux distributeurs avaient cessé de fonctionner. Les billets déjà détenus par les ménages restaient, eux, utilisables. Cette réserve n’était pas marginale : 39% des Espagnols déclaraient conserver du liquide chez eux par précaution dans les données mobilisées par la BCE.

Le liquide face aux incendies et aux cyberattaques

L’intérêt renouvelé pour le liquide intervient alors que les risques physiques se multiplient. Le 17 août 2026, les incendies avaient déjà brûlé 576.000 hectares en Europe. Plus de 20 personnes avaient été tuées et des centaines de milliers avaient dû quitter leur domicile. En Belgique, le plus important incendie jamais enregistré dans le pays avait parcouru 3.000 hectares. Trois jours plus tard, le bilan européen dépassait 600.000 hectares brûlés.

L’incendie n’est pas seulement une catastrophe environnementale. Il détruit des logements et des infrastructures, impose des évacuations, perturbe l’activité touristique et mobilise les budgets publics. Les phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes ont provoqué environ 822 milliards d’euros de pertes économiques dans l’Union européenne entre 1980 et 2024, selon l’Agence européenne pour l’environnement. Un quart environ de ces dommages se concentre sur les quatre dernières années de cette période.

Le problème est aggravé par la faible couverture assurantielle. Seulement un quart environ des pertes liées aux catastrophes climatiques est assuré dans l’Union européenne, selon les estimations européennes rapportées par Reuters, et la proportion tombe sous 5% dans certains pays. Les déficits publics de la zone euro avoisinent déjà 3% du produit intérieur brut en moyenne. Après les inondations allemandes de 2021, environ 30 milliards d’euros de fonds publics avaient ainsi été mobilisés pour couvrir l’essentiel des dégâts insuffisamment assurés, selon les travaux de Bruegel cités par l’agence.

À ce risque matériel s’ajoute celui des infrastructures numériques. Le 14 août 2026, le ministère français de l’Économie et des Finances a indiqué que les données de 678.000 utilisateurs avaient été dérobées lors d’une cyberattaque contre l’administration fiscale. L’incident n’a pas paralysé le système de paiement français, mais il illustre la vulnérabilité des grandes infrastructures numériques. Le Guardian rappelle de son côté que la cyberattaque contre Marks & Spencer, au Royaume-Uni, avait empêché l’enseigne d’accepter des commandes en ligne pendant plusieurs semaines en 2025.

Les perturbations n'ont d'ailluers pas besoin d'être spectaculaires pour rendre le numérique indisponible. Le 20 août 2026, de violents orages ont provoqué une panne de courant étendue à Höhr-Grenzhausen, dans l’ouest de l’Allemagne. Pour un consommateur ou un commerce, la conséquence pratique est immédiate : lorsque l’électricité, la connexion ou le terminal cessent de fonctionner, la question n’est plus de savoir quel moyen de paiement est le plus rapide, mais lequel fonctionne encore.

Les espèces et le liquide résistent à la poussée du paiement mobile

Pour autant, l’Europe n’est pas en train de revenir au tout-espèces. Les données de la BCE montrent plutôt la coexistence de deux dynamiques. D’un côté, les paiements numériques gagnent rapidement du terrain. De l’autre, le liquide demeure extrêmement présent dans l’infrastructure commerciale et garde une valeur de réserve.

En 2026, 92% des entreprises disposant d’un point de vente physique dans les secteurs étudiés déclaraient accepter les espèces. Les cartes étaient acceptées par 88% des entreprises, selon la BCE. L’écart est faible, mais il suffit à faire des espèces le moyen de paiement le plus largement accepté parmi ceux étudiés.à

La véritable poussée vient du mobile. Son taux d’acceptation est passé de 36% en 2024 à 68% en 2026. Un quart des entreprises interrogées avait en outre pris des mesures destinées à favoriser les paiements numériques, selon la banque centrale, tandis que 13 % avaient installé des caisses automatiques. L’enquête couvre 8.205 entreprises implantées dans l’ensemble des pays de la zone euro.

La croissance du stock de billets ne peut donc pas être interprétée comme un simple retour en arrière technologique. Une partie des espèces circule peu parce qu’elle est précisément conservée. Une autre se trouve hors de la zone euro. Les travaux de la BCE montrent que la demande de billets résiste à la numérisation parce que la monnaie physique remplit simultanément plusieurs fonctions : paiement, réserve de valeur, protection contre certaines défaillances techniques et outil de confidentialité.

La sécurité matérielle des billets n’apparaît pas davantage comme un obstacle majeur à cette fonction. De Nederlandsche Bank a recensé 444.000 faux billets en euros dans le monde en 2025, soit 20% de moins qu’en 2024, selon ses données publiées en février 2026. Rapporté aux quelque 31 milliards de billets authentiques alors en circulation, selon la même banque centrale, le volume de contrefaçons demeure très faible.

Billets en réserve : le liquide devient un actif de résilience

Le déplacement le plus significatif est finalement politique. Pendant des années, le débat européen sur les paiements a surtout porté sur la rapidité, le coût et la numérisation. La multiplication des crises oblige désormais à ajouter un autre critère : la redondance. Une économie robuste ne repose pas nécessairement sur un seul réseau extrêmement performant, mais sur plusieurs moyens capables de prendre le relais les uns des autres.

C’est pourquoi certaines autorités nationales recommandent de conserver une réserve modérée de billets. Aux Pays-Bas, en Autriche et en Finlande, les conseils recensés par la BCE correspondent approximativement à 70 à 100 euros par membre du foyer, selon l’étude publiée par la banque centrale en septembre 2025, ou à une somme permettant de couvrir les besoins essentiels pendant environ 72 heures, toujours selon la BCE. La Finlande étudie également des distributeurs conçus pour rester accessibles lors de perturbations numériques, selon la même institution.

Cette prudence ne signifie pas qu’il faille accumuler d’importantes sommes à domicile. Le raisonnement des autorités est celui d’une réserve de continuité, comparable à d’autres moyens de préparation aux situations d’urgence. Surtout, conserver des billets ne suffit pas : encore faut-il que les commerces continuent de les accepter, que les distributeurs soient accessibles, que le transport de fonds puisse fonctionner et que les banques centrales maintiennent une logistique adaptée.

C’est précisément le risque souligné par Olive McCarthy, professeure à University College Cork, dans ce même article du Guardian : cantonner les espèces au rôle de solution de dernier recours pourrait fragiliser progressivement l’écosystème nécessaire à leur utilisation lorsqu’une crise éclate. La résilience du liquide dépend donc moins du nombre de billets rangés dans les tiroirs que de l’existence permanente d’un réseau capable de les distribuer, de les accepter et de les remettre en circulation.

Anton Kunin

Après son Master de journalisme, Anton Kunin a rejoint l'équipe d'ÉconomieMatin, où il écrit sur des sujets liés à la consommation, la banque, l'immobilier, l'e-commerce et les transports.

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