Incendies 2026 : une facture de 180 milliards d’euros en Europe

Des forêts brûlées aux usines ralenties, la facture de l’été 2026 dépasse très largement le coût visible des incendies. Selon les économistes de Triodos Bank, chaleur, sécheresse et feux pourraient amputer le PIB de l’Union européenne d’environ 180 milliards d’euros. Une estimation spectaculaire qui recouvre surtout des pertes de productivité, mais aussi des dégâts agricoles, des tensions énergétiques et des perturbations dans les transports.

Anton Kunin
By Anton Kunin Published on 17 août 2026 8h00
Incendies 2026 : une facture de 180 milliards d'euros en Europe
Incendies 2026 : une facture de 180 milliards d’euros en Europe - © Economie Matin
15 milliards d’eurosLe 12 août 2026, Monique Barbut, a évoqué 10 à 15 milliards d’euros de coûts directs et indirects,

Union européene : la croissance ramenée à zéro en 2026 à cause des incendies ?

Les incendies continuent de gagner du terrain dans plusieurs régions d'Europe. Espagne, France, Grèce, Croatie, Belgique, Allemagne ou Royaume-Uni : les évacuations se succèdent, des infrastructures sont perturbées et des zones touristiques sont directement touchées. Pourtant, mesurer l’impact économique de cette saison ne consiste pas simplement à additionner les maisons détruites, les hectares calcinés et les moyens mobilisés pour combattre les flammes. Les conséquences se diffusent bien au-delà des zones incendiées.

C’est précisément ce qu'a cherché à mesurer Triodos Bank. L’établissement néerlandais évalue à environ 1% du PIB de l’Union européenne, soit 180 milliards d’euros, les pertes que pourraient provoquer en 2026 les perturbations associées à la chaleur extrême. Le chiffre ne représente donc pas le coût des seuls incendies. Il mesure un choc économique beaucoup plus vaste, où se combinent moindre efficacité au travail, sécheresse, baisse des récoltes, contraintes énergétiques, transports perturbés et feux de végétation. Cette ponction est presque équivalente à la croissance de 1,1% que la Commission européenne attendait pour l’Union en 2026.

Dégradation de la productivité du travail, diminution de la production agricole... : les pertes économiques sont multiformes

La composante la plus lourde n’est pas celle qui laisse les traces les plus spectaculaires dans le paysage. D’après Triodos Bank, la seule dégradation de la productivité du travail pourrait retrancher environ 0,6% au PIB de l’Union européenne. Autrement dit, plus de la moitié du choc économique total estimé proviendrait du ralentissement de l’activité humaine quand les températures deviennent difficiles à supporter. Les salariés travaillent moins vite, certaines tâches doivent être interrompues et les entreprises modifient leurs horaires ou supportent des coûts supplémentaires de refroidissement.

À cette première couche s’ajoute l’agriculture. Triodos Bank anticipe une diminution de la production agricole comprise entre 3% et 7%. L’effet ne s’arrête pas aux exploitations directement exposées à la sécheresse ou aux incendies : une récolte plus faible peut entraîner une hausse des prix, dégrader les marges des entreprises agroalimentaires et peser ensuite sur la consommation des ménages. L’été extrême agit ainsi comme un multiplicateur de pertes.

Les économistes de la banque résument cette mécanique en soulignant que « la hausse des prix alimentaires, les contraintes sur la production d’électricité et la hausse des prix de l’électricité, ainsi que les perturbations des routes, du rail et des voies navigables aggravent les dégâts ». La facture de 180 milliards d’euros doit être lue sous cet angle : elle additionne des effets diffus qui se renforcent mutuellement, plutôt qu’une estimation comptable des seules surfaces ravagées par le feu.

Cette précision est importante. Les incendies sont un élément majeur de l’été 2026, mais le calcul de Triodos Bank mesure l’impact d’un ensemble climatique plus large. Un feu peut détruire une forêt ou une habitation ; simultanément, la chaleur qui l’a favorisé peut faire baisser le rendement d’une équipe, interrompre une centrale électrique, réduire une récolte ou rendre une voie fluviale moins praticable. Une partie essentielle des pertes ne prend donc jamais la forme d’un actif physiquement détruit.

Incendies : des pertes directes aux chaînes de production

La France illustre cette propagation du choc. Triodos Bank estime que les épisodes de chaleur pourraient retrancher environ 1,4 point de pourcentage au PIB français et éventuellement conduire l’économie à une contraction annuelle de 0,6%. Le 12 août, la ministre française de l’Environnement, Monique Barbut, a de son côté évoqué 10 à 15 milliards d’euros de coûts directs et indirects, en citant des estimations de l’INSEE. À titre de comparaison, la sécheresse de 2022 avait représenté 5,6 milliards d’euros de coûts directs et indirects.

Les pertes françaises ne proviennent pas seulement des incendies. Le système énergétique est également vulnérable. Avec des cours d’eau trop chauds ou insuffisamment alimentés, les centrales nucléaires rencontrent des contraintes de refroidissement. En France, jusqu’à 15% du parc nucléaire français serait indisponible lors de ce nouvel épisode de chaleur. Une production électrique plus faible peut ensuite renchérir l’énergie pour l’ensemble de l’économie, alors même que la demande augmente avec l’utilisation des systèmes de refroidissement.

L’Allemagne rencontre une autre forme du même problème. Les faibles niveaux du Rhin compliquent le passage des barges et perturbent l’acheminement de matières premières et de produits énergétiques. « Les signaux d’alarme retentissent fortement : les niveaux d’eau extrêmement bas poussent de plus en plus la logistique et les chaînes d’approvisionnement à leurs limites », a averti Wolfgang Grosse Entrup, président de l’association allemande de l’industrie chimique VCI, cité par le Guardian le 16 août. Les pertes provoquées par l’été extrême peuvent donc apparaître à des centaines de kilomètres du front des incendies, sous forme de délais, de chargements réduits ou de coûts de transport supplémentaires.

Sur le terrain, l’ampleur des feux reste toutefois considérable. En Espagne, près de 275.000 hectares avaient été endommagés par les incendies selon les données du système européen Copernicus reprises par le Guardian. Dans la seule province de Huelva, un feu avait déjà parcouru 31.000 hectares et entraîné l’évacuation de 700 personnes. Les avions espagnols de lutte contre les incendies avaient cumulé plus de 8.200 heures de vol depuis le début de l’année. Autant de moyens humains, logistiques et budgétaires qui s’ajoutent aux pertes de production.

Impact économique des incendies : la France, l'Espagne et l'Italie en première ligne

L’Espagne montre cependant pourquoi il serait trompeur d’assimiler directement hectares brûlés et pertes de PIB. Malgré la violence des incendies, les données de paiement examinées par Oxford Economics ne montraient pas de rupture nette et durable des dépenses des visiteurs étrangers dans les régions touchées. La consommation des résidents avait chuté durant les évacuations avant de revenir rapidement vers sa tendance. L’activité touristique peut donc se déplacer géographiquement et amortir une partie du choc local.

La chaleur, en revanche, agit partout où elle dégrade les conditions de travail. Triodos Bank estime que l’Espagne pourrait perdre près de 1 point de croissance, alors que la Commission européenne anticipait auparavant une progression de 2,8% de son économie. L’Italie serait davantage frappée encore, avec une diminution estimée à 1,1 point de PIB. La France resterait la plus exposée parmi les grandes économies étudiées, tandis que l’Allemagne subirait un impact inférieur à un point et que la Pologne, moins affectée par les journées exceptionnellement chaudes, conserverait une croissance proche de 2,9%.

Ces écarts rappellent que la facture dépend autant de la structure des économies que de la carte des incendies. Une région fortement agricole souffre des rendements réduits et du manque d’eau. Une économie touristique peut perdre des nuitées ou voir ses flux se déplacer. Un pays dépendant du transport fluvial subit davantage la sécheresse des rivières. Quant aux activités où le travail physique est difficile à déplacer ou à climatiser, elles encaissent plus directement la chute de productivité.

Les feux aggravent encore cette vulnérabilité lorsqu’ils atteignent les zones habitées et touristiques. Le 14 août 2026, un incendie près d’Omis, en Croatie, avait entraîné l’évacuation de 1.200 personnes et fait 40 blessés. Plus de 300 personnes avaient été évacuées par bateau d’une station balnéaire de Halkidiki, en Grèce. Deux jours plus tard, l’Associated Press faisait état de deux morts sur l’île grecque de Salamine et d’un incendie d’environ 30 kilomètres carrés, soit 3.000 hectares, dans les Hautes Fagnes belges.

Assurance, tourisme, agriculture : les pertes que les incendies amplifient

Le dernier étage de la facture est plus difficile à observer : celui des pertes non assurées. Les vagues de chaleur européennes de l’été précédent avaient provoqué environ 43 milliards d’euros de pertes de production économique, selon Moody’s, pour seulement 500 millions d’euros d’indemnisations assurées. L’écart est gigantesque. Il montre à quel point les dommages économiques liés aux températures extrêmes échappent encore aux mécanismes traditionnels de couverture.

« La chaleur, à elle seule, n’est pas un risque traditionnellement assuré », explique Swenja Surminski, directrice générale climat et durabilité chez Marsh. Une police classique protège plus facilement une usine incendiée qu’une entreprise dont les salariés ont produit moins, qu’un restaurant dont la terrasse est restée vide ou qu’un commerce ayant subi une chute temporaire de fréquentation. Pourtant, pour l’entreprise concernée, l’activité qui n’a pas eu lieu est une perte bien réelle.

À Padoue, en Italie, une enquête menée auprès d’environ 600 entreprises de l’hôtellerie-restauration illustre ce phénomène. Plus de 80% des établissements interrogés ont déclaré une baisse de chiffre d’affaires d’environ 20% durant le récent épisode de chaleur. La modification des habitudes de consommation suffit à effacer une marge sans qu’un bâtiment ait brûlé ni qu’une machine ait été détruite. C’est précisément cette économie invisible qui donne au choc climatique une dimension beaucoup plus importante que la seule facture des secours.

La France fournit une autre mesure de cette diffusion. Plus de 40.000 personnes étaient confrontées à des coupures d’eau au moment des déclarations de Monique Barbut. Parallèlement, agriculture, électricité et activité locale supportaient les effets combinés de la chaleur et de la sécheresse. Dans le sud-ouest, un incendie majeur en Gironde avait brûlé environ 420 kilomètres carrés, soit 42.000 hectares, et provoqué l’évacuation d’environ 220.000 personnes.

C’est ainsi que se construit l’ordre de grandeur avancé par Triodos Bank. Les incendies détruisent directement des actifs et mobilisent des moyens de secours ; la sécheresse réduit les récoltes et le débit des cours d’eau ; la chaleur affaiblit la productivité et accroît les besoins énergétiques ; enfin, ces chocs perturbent les transports, le tourisme, la consommation et les chaînes d’approvisionnement. Les 180 milliards d’euros ne sont donc pas une estimation des dégâts des feux de forêt pris isolément. Ils représentent, selon Triodos Bank, la perte potentielle de richesse produite par l’économie européenne sous l’effet de l’été extrême de 2026.

Anton Kunin

Après son Master de journalisme, Anton Kunin a rejoint l'équipe d'ÉconomieMatin, où il écrit sur des sujets liés à la consommation, la banque, l'immobilier, l'e-commerce et les transports.

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