Préserver la vue ou proposer une logistique de nouvelle génération: rencontre avec les femmes innovatrices de l’Union européenne en 2026

Une chirurgie cérébrale assistée par l’IA, une capsule spatiale réutilisable et une mission visant à assainir les chaînes d’approvisionnement mondiales: les lauréates du prix de l’Union européenne pour les femmes innovatrices 2026 s’attaquent à certains des plus grands défis de la société tout en étant une source d’inspiration pour la prochaine génération de l’entrepreneuriat féminin.

Cropped Favicon Economi Matin.jpg
By Horizon Published on 29 août 2026 9h03
Gel de 210 milliards d’euros : Moscou attaque l’Union européenne
Small national flag of the European Union on a black background. - © Economie Matin

Lorsqu’elle était enfant, le Dr Katerina Spranger a failli perdre la vue.

«J’ai eu un accident et j’ai dû subir une intervention chirurgicale d’urgence», se souvient-elle.

La précision constitue un aspect essentiel d’une telle procédure. Une erreur, même minime, peut changer la donne: soit recouvrer la vue, soit rester aveugle pour le reste de sa vie.

«J’ai eu de la chance», déclare Katerina Spranger. «Ça n’a toutefois pas été le cas d’une autre jeune fille qui a subi la même opération juste après moi. Elle est devenue aveugle. J’y repense souvent.»

Ce souvenir lui est revenu soudainement en montant sur scène à l’occasion de la cérémonie du prix de l’Union européenne pour les femmes innovatrices 2026 pour recevoir le premier prix, d’un montant de 100 000 €.

Ce premier prix toutes catégories lui a été décerné en reconnaissance de son travail lié à la création d’Oxford Heartbeat, une entreprise qui a recours à l’intelligence artificielle (IA) pour aider les chirurgiens à prendre des décisions plus sûres lors d’interventions cérébrales complexes. L’expérience qu’elle a vécue dans son enfance l’a finalement mise sur cette voie.

Le prix annuel de l’Union européenne pour les femmes innovatrices, décerné conjointement par le Conseil européen de l’innovation (CEI) et l’Institut européen d’innovation et de technologie (EIT), récompense les entrepreneuses dont les entreprises transforment des idées en solutions concrètes.

Au-delà de la reconnaissance de leurs réalisations, cette initiative vise à accroître la visibilité des femmes au sein de l’écosystème européen de l’innovation. Et les besoins en la matière demeurent importants...

Les femmes ne sont à l’origine que de 9 % des dépôts de brevets en Europe, occupent environ un quart des postes de direction au sein des entreprises, et les jeunes entreprises dirigées par des femmes ne reçoivent que 2 % des fonds de capital-risque.

«Il reste du chemin à parcourir», déclare Ekaterina Zaharieva, commissaire européenne aux startups, à la recherche et à l’innovation, lors de la cérémonie de remise des prix qui s’est tenue dans le cadre du sommet du CEI à Bruxelles, les 3 et 4 juin 2026. «L’entrepreneuriat féminin est toujours sous-évalué en Europe. Et cela signifie que nous passons à côté de beaucoup de talents.»

Médecine de précision

Originaire d’Ukraine, Katerina Spranger dirige la société Oxford Heartbeat, établie à Londres, qui met au point des logiciels fondés sur l’intelligence artificielle visant à aider les chirurgiens à choisir les implants les mieux adaptés aux patients devant subir une opération du cerveau.

Ces interventions chirurgicales consistent souvent à placer de minuscules implants à l’intérieur de vaisseaux sanguins afin de prévenir des AVC ou de rétablir la circulation sanguine. Les chirurgiens ont le choix entre des centaines d’implants de tailles et de formes différentes, mais il n’est pas toujours facile de choisir celui qui convient.

«Ces implants ne mesurent souvent que quelques millimètres de diamètre», indique Katerina Spranger. «Le choix de l’implant approprié peut avoir une incidence majeure sur les résultats pour les patients.»

Une récente étude clinique menée par Oxford Heartbeat a révélé qu’environ un tiers des implants choisis ne sont pas parfaitement adaptés au patient. «Ce chiffre est bien trop élevé», s’insurge-t-elle. «Je sais à quel point la précision peut être importante. J’ai recouvré la vue grâce à un geste chirurgical d’une grande précision. C’est ce qui m’a poussé à mettre au point une technologie qui contribue à garantir à chaque patient les meilleures chances de guérison.»

Le logiciel d’Oxford Heartbeat analyse les examens d’imagerie médicale et les données des patients afin de déterminer l’implant le plus approprié à chaque cas.

Pour Katerina Spranger, ce prix va bien au-delà de la simple réussite professionnelle.

«La nouvelle génération de femmes a besoin de modèles et d’exemples pour se rendre compte que c’est réalisable», explique-t-elle. «En tant que femme, il est possible de mettre au point des technologies de pointe, de diriger une entreprise et de remporter les plus hautes distinctions. Rien ne nous est interdit et nos rêves sont à portée de main.»

De retour de l’espace

Cette année, le «Rising Innovator Award», qui récompense l’excellence parmi les entrepreneuses âgées de moins de 35 ans, a été décerné à Marta Oliveira. Installée en Belgique, cette entrepreneuse portugaise a cofondé ATMOS Space Cargo, une société qui met au point des technologies permettant de ramener en toute sécurité du fret depuis l’espace.

«En Europe, nous parlons souvent de l’accès au lancement», explique-t-elle. «C’est important, mais le retour dans l’atmosphère est également une capacité essentielle, pour laquelle nous dépendons actuellement des États-Unis. Nous souhaitons changer cela.»

ATMOS conçoit des capsules réutilisables capables de résister à leur retour dans l’atmosphère terrestre, afin de ramener du fret et du matériel scientifique en orbite en les faisant amerrir dans l’océan. L’entreprise, qui emploie environ 90 personnes et vient de lever 25 millions d’euros sous forme de financement d’investissements, a déjà testé sa technologie dans l’espace.

Les missions spatiales se déroulent rarement exactement comme prévu et Marta Oliveira a appris à s’attendre à l’inattendu.

«Quelques semaines avant la mission, on a été informés que la trajectoire avait été modifiée», indique-t-elle en riant. «Nous devions amerrir au large de Madagascar, mais nous nous sommes retrouvés au large du Brésil. C’est juste un autre océan.»

Bien qu’elle ait reçu le «Rising Innovator Award», Marta Oliveira n’en est pas à son coup d’essai dans le secteur spatial. En effet, elle a travaillé à la NASA, à l’Agence spatiale européenne, au CNES et chez Arianespace avant de cofonder ATMOS.

«Aussi longtemps que je me souvienne, j’en ai toujours eu envie», raconte-t-elle. «Dès mon enfance, je savais que je voulais évoluer dans le secteur spatial.»

Tout comme Katerina Spranger, elle estime que la visibilité est importante.

«Ce n’est pas le talent qui manque chez les femmes», indique Marta Oliveira. «Si des femmes en voient d’autres réussir, elles seront plus enclines à s’engager elles-mêmes dans ces voies. Elles se rendent compte que c’est possible.»

Des chaînes d’approvisionnement transparentes

Cette année, le «Women Leadership Award» a été décerné à Ella Cullen. Originaire de Nouvelle-Zélande et désormais installée au Portugal, elle a cofondé Minespider, une entreprise qui aide les sociétés à tracer l’origine de leurs matières premières et à mesurer l’empreinte environnementale de leurs chaînes d’approvisionnement.

«À l’origine, nous avons créé cette entreprise pour améliorer la transparence concernant les minerais provenant de zones de conflit dans les chaînes d’approvisionnement», indique Ella Cullen. «Mais aujourd’hui, cela va bien au-delà.»

Cette plateforme permet aux clients de connaître la provenance des matériaux, de savoir comment ils ont été produits et de déterminer leurs incidences sur l’environnement. De grandes entreprises internationales, telles que Renault, Ford et Google, utilisent ce système pour assurer le suivi de l’ensemble de leurs intrants, des matériaux pour batteries aux composants utilisés dans les centres de données.

Minespider a bénéficié des efforts croissants déployés au niveau européen pour améliorer la transparence des chaînes d’approvisionnement, notamment à travers d’initiatives telles que le règlement de l’UE sur les batteries et le règlement sur l’écoconception pour des produits durables.

Selon Ella Cullen, l’innovation n’est pas qu’une question de technologie; elle consiste également à créer des organisations permettant à chacun de s’épanouir. Minespider, qui emploie actuellement une quinzaine de personnes, connaît un essor rapide.

«J’aime vraiment créer une culture d’entreprise qui permette à chacun de s’épanouir, hommes comme femmes», indique-t-elle. «Nous offrons une certaine souplesse aux mères et aux pères, en leur permettant par exemple de finir plus tôt si besoin. Tant que chacun fait son travail, nous sommes favorables à une culture d’entreprise axée sur la flexibilité.»

Bien qu’elles évoluent dans des secteurs très différents, les trois lauréates partagent un objectif commun: mettre l’innovation au service de la résolution de problèmes concrets. Pour elles, ce prix est à la fois une reconnaissance de leurs réalisations et un encouragement pour l’avenir.

«La mise sur le marché d’une innovation est un parcours long et semé d’embûches qui présente des défis inattendus», conclut Katerina Spranger. «Ce sont des moments comme celui-ci qui rendent ce parcours si enrichissant. C’est une excellente occasion de se réjouir.»

Cet article a été initialement publié dans Horizon, le magazine européen de la recherche et de l’innovation.

Pour en savoir plus:

Cropped Favicon Economi Matin.jpg

Horizon, le magazine de l’UE dédié à la recherche et à l’innovation.

No comment on «Préserver la vue ou proposer une logistique de nouvelle génération: rencontre avec les femmes innovatrices de l’Union européenne en 2026»

Leave a comment

* Required fields