Jean-Luc Ginder, économiste, analyse le paradoxe français : alors que le PIB progresse et le niveau de vie médian augmente, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, dont 22,4 % des enfants. Loin de se limiter à un problème de revenu, la pauvreté réduit la liberté de choix et représente une destruction de capital humain dont le coût économique dépasse largement les prestations sociales versées.
La France s’enrichit. La pauvreté s’installe.

Il est des chiffres que l'on finit par ne plus voir. À force d'être répétés, ils perdent leur force, deviennent familiers, presque ordinaires. 9,8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté. 15,4 % de la population. 22,4 % des enfants. Nous connaissons désormais ces nombres. Mais avons-nous réellement pris la mesure de ce qu'ils signifient ?
En 2024, selon l'Insee, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté en France métropolitaine. Pour une personne seule, ce seuil atteint 1 337 euros par mois. Le taux de pauvreté demeure ainsi à son niveau le plus élevé depuis 1996. Derrière cette statistique se trouvent pourtant des réalités multiples : des familles qui comptent chaque dépense, des travailleurs qui ne parviennent pas à épargner, des jeunes qui retardent leur autonomie, des enfants qui grandissent avec moins de possibilités.
La pauvreté n'est pas seulement une question de revenu. Elle est une question de liberté.
Être pauvre, c'est souvent ne plus pouvoir choisir. C'est devoir arbitrer entre une activité pour son enfant et une facture, entre une dépense de santé et une autre nécessité, entre un déplacement indispensable et une dépense alimentaire. La pauvreté commence parfois longtemps avant que la misère ne soit visible. Elle apparaît lorsque le moindre imprévu devient un problème et que toute capacité à préparer l'avenir disparaît.
C'est ce qui rend la situation française paradoxale. Notre pays continue de produire de la richesse. Le niveau de vie médian atteint 2 228 euros par mois et progresse en termes réels. Pourtant, le taux de pauvreté ne recule pas. Parce que le seuil de pauvreté évolue lui aussi avec le niveau de vie médian, une progression des revenus ne suffit pas nécessairement à rapprocher les ménages modestes du reste de la société.
Nous devons donc cesser de confondre enrichissement collectif et prospérité partagée.
Une économie peut croître sans que chacun bénéficie de la même manière de cette croissance. Le PIB peut progresser, les entreprises investir, l'innovation avancer et le niveau de vie médian augmenter, tandis qu'une partie de la population reste enfermée dans une économie du renoncement. C'est cette fracture entre la richesse produite et la capacité réelle à en bénéficier qui mérite désormais notre attention.
La question devient encore plus importante lorsqu'elle concerne les enfants. En 2024, 22,4 % des moins de 18 ans vivent sous le seuil de pauvreté. Dans les familles monoparentales, le taux atteint 34 %. Nous ne parlons donc plus uniquement du présent, mais de la France de demain.
Un enfant qui grandit dans la contrainte matérielle peut avoir moins facilement accès aux activités, à certaines formations, à la mobilité ou à des conditions favorables à sa réussite. Il ne s'agit pas de dire que la pauvreté détermine mécaniquement un destin. Il s'agit de reconnaître qu'elle peut réduire les possibilités offertes au départ.
Et lorsque cette situation se répète d'une génération à l'autre, la question sociale devient une question économique majeure.
La pauvreté qui se transmet est une destruction progressive de capital humain.
Une société qui ne permet pas à tous ses enfants de développer leurs capacités réduit aussi son propre potentiel. Chaque formation inaccessible, chaque mobilité empêchée, chaque talent qui ne peut être développé représente une possibilité économique perdue.
Cette réalité devrait nous conduire à revoir notre manière de considérer les politiques sociales. Former, soigner, accompagner, loger et permettre l'autonomie ne sont pas simplement des dépenses que la collectivité devrait supporter. Ce sont aussi des investissements dans la capacité future du pays à produire, innover et créer de la richesse.
Le même raisonnement vaut pour le travail. Il demeure la meilleure protection contre la pauvreté, mais il ne constitue plus toujours une garantie d'autonomie. En 2024, 8,5 % des personnes en emploi vivent sous le seuil de pauvreté, contre 36,1 % des chômeurs.
La distinction est fondamentale : avoir un emploi n'est pas nécessairement la même chose que pouvoir vivre correctement de son travail.
La rémunération, le temps de travail, la stabilité professionnelle, les interruptions de carrière et la situation familiale déterminent fortement le niveau de vie réellement disponible. À cela s'ajoute le poids des dépenses contraintes, au premier rang desquelles figure le logement.
Un ménage peut réduire certains loisirs. Il peut reporter un achat. Il peut modifier certaines habitudes. Il ne peut pas toujours réduire rapidement son loyer. Lorsque le logement absorbe une part trop importante des ressources, tout le reste du budget devient une variable d'ajustement.
Le revenu compte. Mais le reste à vivre compte tout autant.
C'est pourquoi la lutte contre la pauvreté ne peut être réduite à une simple augmentation des revenus. Elle doit également s'intéresser au coût du logement, de l'énergie, de l'alimentation, des transports, de la santé et aux dépenses liées aux enfants.
La France possède heureusement un système de redistribution puissant. En 2024, 22,3 % des personnes auraient été sous le seuil de pauvreté avant prestations sociales, contre 15,4 % après prise en compte des prestations et de la redistribution. Notre modèle social protège donc efficacement des millions de personnes.
Mais cette réussite doit nous permettre de poser une question plus ambitieuse : pouvons-nous nous contenter de réparer les conséquences de la pauvreté sans agir suffisamment sur ses causes ?
Redistribuer est nécessaire. Prévenir doit devenir notre ambition.
Cela signifie agir sur les salaires, mais également sur l'emploi, le logement, l'éducation, la formation, la santé et la mobilité sociale. Il ne s'agit pas d'opposer économie et solidarité. Il s'agit au contraire de comprendre qu'une politique sociale efficace doit permettre, autant que possible, de retrouver l'autonomie qui rend progressivement la redistribution moins nécessaire.
C'est ici que le débat politique devrait gagner en maturité.
Nous avons souvent tendance à opposer assistance et responsabilité, dépense publique et austérité, protection sociale et efficacité économique. Cette opposition est trop simple. La véritable question est de savoir comment transformer la protection en tremplin.
Car le coût de la pauvreté ne se limite pas au montant des prestations versées.
Il existe un autre coût, beaucoup moins visible : celui de ce que nous ne produisons pas.
Que coûte à la France un jeune qui ne peut pas suivre la formation qu'il aurait souhaitée ? Que coûte une personne qui renonce à des soins ? Que coûte un salarié qui travaille sans jamais pouvoir constituer une épargne ? Que coûte une famille qui ne peut pas se loger correctement ?
Ces coûts ne figurent pas toujours dans les comptes publics. Pourtant, ils existent. Une formation abandonnée peut devenir une carrière qui ne se réalise pas. Une santé fragilisée peut devenir une dépense future. Une absence d'épargne peut empêcher un investissement ou une mobilité. Une enfance marquée par les privations peut réduire certaines possibilités futures.
La pauvreté n'est donc pas seulement une dépense pour la collectivité. Elle représente aussi une richesse que nous ne parvenons pas à mobiliser.
Il faut toutefois conserver une exigence de rigueur dans l'analyse. Nous entendons déjà beaucoup parler de la situation en 2025 et en 2026. Or les dernières données annuelles complètes de l'Insee concernant le taux de pauvreté portent sur 2024. Nous ne disposons pas encore d'un taux officiel définitif pour 2025, et évidemment pas pour 2026.
Il serait donc facile, mais intellectuellement dangereux, de fabriquer un chiffre pour donner davantage de force à un discours.
La statistique arrivera. La pauvreté, elle, n'attend pas.
Nous pouvons néanmoins observer les tendances, suivre les dépenses contraintes, les revenus des ménages modestes, l'emploi, le logement, l'accès aux soins et la situation des jeunes. Il n'est pas nécessaire d'attendre une publication statistique pour comprendre qu'une difficulté économique devient préoccupante lorsqu'elle réduit durablement la capacité d'une personne ou d'une famille à construire son avenir.
D'autant que le chiffre global de 15,4 % masque des situations très différentes. Au seuil de 50 % du niveau de vie médian, la pauvreté concerne encore 8,8 % de la population ; au seuil de 40 %, elle atteint 4,5 %. Il existe donc plusieurs degrés de pauvreté, plusieurs trajectoires et plusieurs réalités.
Les 9,8 millions de personnes concernées ne forment pas une population homogène. Mais elles ont un point commun : leur capacité à choisir leur avenir est plus faible que celle du reste de la société.
C'est probablement là que se situe le véritable enjeu.
La France n'est pas devenue un pays pauvre. Elle demeure une grande économie, capable de produire, d'innover, d'investir et de protéger. Mais elle est confrontée à un phénomène plus insidieux : une part trop importante de sa population reste durablement à distance de la prospérité nationale.
Et cette distance finit par produire des conséquences économiques.
Elle pèse sur la confiance. Elle limite la consommation. Elle freine la mobilité. Elle réduit la capacité d'épargne. Elle fragilise les parcours professionnels. Elle influence les trajectoires scolaires. Elle peut finalement affaiblir la cohésion même qui permet à une économie de fonctionner efficacement.
Une économie ne devrait donc pas être jugée uniquement à ce qu'elle produit.
Elle devrait aussi être jugée à la capacité de ses citoyens à participer à cette production, à vivre dignement de leur travail, à épargner, à investir dans leur avenir et à transmettre à leurs enfants des chances comparables aux leurs.
C'est pourquoi la pauvreté ne doit pas devenir un débat secondaire, réservé aux périodes de crise ou aux campagnes électorales.
Elle est devenue une question centrale de politique économique.
La France doit produire davantage de valeur, mais elle doit également mieux valoriser le travail. Elle doit développer la formation, faciliter l'accès au logement, réduire les dépenses contraintes et donner aux jeunes les moyens d'accéder plus rapidement à l'autonomie. Elle doit protéger ceux qui connaissent un accident de vie tout en permettant à ceux qui le peuvent de retrouver le chemin de l'indépendance.
L'objectif ne devrait pas être simplement de réduire un pourcentage.
L'objectif devrait être de réduire le nombre de vies empêchées.
Car le véritable danger serait de nous habituer aux chiffres.
15,4 %.
9,8 millions.
22,4 % des enfants.
Aujourd'hui, ce sont les chiffres de 2024. Demain viendront ceux de 2025, puis ceux de 2026. Nous les comparerons, nous les commenterons, nous chercherons à savoir s'ils montent ou s'ils baissent.
Mais derrière chaque dixième de point se trouve une réalité humaine : une famille qui renonce, un jeune qui attend, un salarié qui travaille sans parvenir à épargner, un enfant dont les possibilités se réduisent.
La France n'est pas pauvre. Mais elle ne peut accepter que la pauvreté devienne une composante durable de son modèle économique.
La combattre n'est donc pas seulement une exigence de justice.
C'est une nécessité économique.
Et peut-être même l'un des plus grands investissements que la France doit réaliser aujourd'hui pour éviter de payer beaucoup plus cher demain.
