Microsoft se retrouve au cœur d’une nouvelle offensive de l’administration Trump contre l’immigration professionnelle. Accusé par JD Vance d’avoir privilégié les travailleurs étrangers au détriment des Américains, le géant technologique est privé d’une procédure essentielle à l’obtention de la « carte verte » pour ses salariés. Adobe, Capgemini et plusieurs autres entreprises sont également concernées. Derrière cette décision spectaculaire se joue l’avenir de salariés qualifiés qui travaillent déjà aux États-Unis et espèrent pouvoir s’y installer durablement.
Aux États-Unis, Microsoft, Adobe et Capgemini ne pourront plus embaucher d’étrangers

Microsoft dans le viseur de JD Vance : une accusation de fraude contestée
Lors d'une conférence de presse à Washington, le vice-président JD Vance et le secrétaire au Travail Keith Sonderling ont annoncé la suspension de Microsoft d'un dispositif permettant aux entreprises de parrainer certains salariés étrangers pour l'obtention de la résidence permanente. Sept autres sociétés sont frappées par cette mesure, qui s'inscrit dans une offensive contre de supposés abus du système d'immigration professionnelle.
La décision ne signifie pourtant ni la disparition des visas H-1B ni l'expulsion des travailleurs concernés. Elle vise une étape administrative particulière, indispensable à de nombreuses demandes de carte verte. Pour les entreprises technologiques, qui recrutent traditionnellement des ingénieurs et spécialistes internationaux, les conséquences pourraient être importantes. Pour les salariés déjà engagés dans ces démarches, l'incertitude porte désormais sur la poursuite de leur parcours migratoire.
Le vice-président américain n'a pas ménagé Microsoft. « Malheureusement, aucune entreprise aux États-Unis n'a davantage abusé de ce système que Microsoft », a déclaré JD Vance. L'accusation est particulièrement sévère à l'égard de l'un des acteurs majeurs de l'économie numérique américaine. L'administration affirme vouloir empêcher les entreprises de contourner les obligations de recrutement local pour employer une main-d'œuvre étrangère présentée comme moins coûteuse.
Pour étayer ses reproches, JD Vance a avancé le chiffre de 6.000 salariés américains licenciés par Microsoft en 2025. Il a parallèlement évoqué 6.300 visas H-1B et près de 3.000 cartes vertes obtenus au bénéfice de travailleurs étrangers. À ses yeux, cette coexistence entre suppressions d'emplois et démarches migratoires illustre un système qui ne protège pas suffisamment les travailleurs nationaux.
Cette comparaison soulève néanmoins une difficulté majeure. Les nombres cités ne permettent pas, à eux seuls, d'établir que les salariés licenciés ont été remplacés dans leurs fonctions par des travailleurs étrangers. Ils ne décrivent pas non plus nécessairement des opérations administratives de même nature. À ce stade, les informations rendues publiques ne démontrent pas une fraude judiciairement établie de Microsoft. Il faut donc distinguer les accusations de l'exécutif des conclusions que pourraient tirer les autorités à l'issue de leurs investigations.
Microsoft oppose une lecture différente de ses pratiques de recrutement. Dans une déclaration officielle publiée le 8 octobre 2026, le groupe indique avoir soumis environ 6.000 demandes H-1B au cours de son dernier exercice. Selon l'entreprise, 80% de ces dossiers visaient à prolonger ou modifier le statut de salariés déjà présents dans ses effectifs. « Il ne s'agissait pas de recruter de nouvelles personnes », précise Microsoft dans ce communiqué. Le groupe ajoute que les démarches concernant les autres recrues représentaient seulement 1% de son effectif américain et concernaient des personnes résidant déjà légalement aux États-Unis.
La rémunération constitue un autre point de confrontation. JD Vance présente les travailleurs H-1B comme particulièrement dépendants de leur employeur et susceptibles de peser sur les salaires américains. Microsoft rejette cette interprétation : « Nous rémunérons nos salariés H-1B de la même manière que les autres employés exerçant un travail comparable », assure l'entreprise. Ces positions contradictoires placent désormais les pratiques de recrutement et les dossiers administratifs du groupe au centre de l'affrontement avec Washington.
Adobe et Capgemini exclues de PERM : le mécanisme du blocage
Microsoft n'est pas seule visée. Au total, huit entreprises sont concernées : Microsoft, Adobe, Cognizant, Infosys, Tata Consultancy Services, Wipro, HCL Technologies et Capgemini. Plusieurs occupent une place importante dans les services informatiques internationaux, notamment dans la sous-traitance technologique et les prestations réalisées pour de grandes entreprises américaines. Le gouvernement entend ainsi agir non seulement sur les employeurs directs, mais également sur les groupes spécialisés dans la fourniture de compétences techniques.
Le dispositif suspendu porte le nom de Permanent Labor Certification Program, généralement désigné par l'acronyme PERM. Il constitue, pour de nombreux salariés étrangers, une étape préalable à la résidence permanente fondée sur l'emploi. Selon la documentation officielle du département américain du Travail, l'entreprise doit notamment démontrer l'absence de travailleurs américains suffisamment qualifiés, disponibles et disposés à occuper le poste concerné. Elle doit également respecter les exigences de rémunération et de recrutement destinées à protéger les conditions d'emploi sur le marché américain.
Cette certification ne délivre pas directement une carte verte. Elle permet, dans les procédures qui l'exigent, d'avancer vers les démarches d'immigration relevant ensuite des autorités fédérales compétentes. À l'inverse, le visa H-1B autorise un travailleur étranger à exercer temporairement un emploi spécialisé aux États-Unis. La suspension annoncée concerne donc deux situations qu'il est essentiel de ne pas confondre : la possibilité de continuer à travailler sous un statut temporaire et celle de progresser vers une résidence permanente.
Le secrétaire au Travail Keith Sonderling a détaillé la portée immédiate de la mesure. « Nous n'accepterons aucune nouvelle demande de certification permanente du travail concernant ces entreprises et ne traiterons aucune demande déjà en attente », a-t-il annoncé. La décision bloque donc aussi des dossiers engagés avant la conférence de presse. En revanche, elle ne révoque pas automatiquement les visas H-1B existants ou les cartes vertes déjà accordées.
Pour justifier son intervention, Keith Sonderling a également présenté des chiffres portant sur l'utilisation passée du système par les entreprises visées. Depuis 2009, celles-ci auraient entrepris des démarches concernant près de 3 millions de travailleurs étrangers. Le secrétaire au Travail a cité plus de 230.000 approbations H-1B et plus de 100.000 certifications permanentes sur cette période. Ces volumes illustrent l'importance administrative des programmes concernés, sans suffire en eux-mêmes à démontrer une utilisation frauduleuse.
Microsoft et JD Vance : ce qui change pour les salariés étrangers
Les premières conséquences dépendront du stade auquel se trouve chaque salarié. Une personne travaillant déjà chez Microsoft avec un visa H-1B valide n'est pas automatiquement privée de son droit au travail du seul fait de cette annonce. En revanche, si son employeur doit déposer une nouvelle certification PERM ou attend une décision sur une demande déjà enregistrée, la suspension vient interrompre une étape importante de son projet de résidence permanente.
La distinction est décisive pour les professionnels qui envisagent de construire leur vie aux États-Unis. Un visa temporaire leur permet de travailler sous certaines conditions, tandis que l'obtention d'une carte verte leur apporte une stabilité juridique sensiblement plus grande. La procédure PERM représente ainsi un instrument de fidélisation pour les grandes entreprises technologiques, particulièrement lorsqu'elles souhaitent conserver durablement des spécialistes recrutés sur un marché international.
Chez Microsoft, les volumes concernés témoignent de cette dépendance au dispositif. Selon des données du département du Travail, l'entreprise avait déposé environ 1.680 demandes de certification permanente jusqu'au troisième trimestre 2026. Sur les neuf premiers mois du même exercice, Microsoft figurait au cinquième rang des utilisateurs de visas H-1B, avec 3.688 visas. Sur une décennie, le groupe aurait utilisé près de 54.000 visas H-1B. Ces indicateurs portent toutefois sur des périodes et des procédures distinctes : ils ne correspondent pas au nombre de salariés dont le dossier est actuellement bloqué.
Pour les candidats à la résidence permanente, la principale difficulté réside dans l'absence de calendrier. JD Vance a indiqué que la suspension durerait aussi longtemps que nécessaire, sans fournir d'échéance de réexamen. Les salariés concernés devront donc distinguer la validité de leur statut actuel, la progression de leur demande de certification et les éventuelles possibilités de poursuivre un autre parcours migratoire. Le stade précis du dossier reste déterminant, et la suspension ne produit pas des conséquences identiques pour tous les employés étrangers.
Cette situation soulève aussi un paradoxe. En dénonçant une main-d'œuvre étrangère trop dépendante de ses employeurs, l'administration limite une procédure qui permet justement à certains travailleurs de sortir de cette dépendance.
Capgemini et Adobe : quelles perspectives dans une politique durcie ?
L'impact économique ne sera toutefois pas uniforme entre les entreprises sanctionnées. Tata Consultancy Services, également suspendue, a rapidement cherché à rassurer ses clients et ses collaborateurs. Le groupe indien a assuré que la décision américaine ne modifierait pas sensiblement sa stratégie de recrutement ni ses engagements commerciaux. L'entreprise a déclaré avoir déposé moins de dix demandes PERM au cours des deux dernières années, d'après la même dépêche. Cette faible utilisation récente limiterait son exposition directe au gel administratif.
TCS maintient par ailleurs son projet d'embaucher 15.000 personnes supplémentaires aux États-Unis sur les cinq prochaines années. L'entreprise met en avant sa stratégie de recrutement local, notamment auprès des universités américaines. Cette réponse contraste avec la situation de Microsoft, pour laquelle PERM demeure un outil important de gestion des carrières internationales. Quant à Adobe et Capgemini, l'ampleur précise des dossiers susceptibles d'être affectés reste difficile à évaluer à partir des informations rendues publiques.
Au-delà des entreprises directement ciblées, l'offensive s'inscrit dans une révision plus large des mécanismes d'immigration professionnelle. L'administration a notamment proposé en août 2026 une nouvelle redevance H-1B de 103.265 dollars, soit environ 92.300 euros. Cette proposition, qui n'était pas définitivement adoptée au moment du reportage de l'agence, illustre la volonté d'augmenter le coût de certains recrutements internationaux. Elle doit néanmoins être distinguée du gel de PERM, qui relève d'une autre décision.
Les universités américaines sont également dans le collimateur de Washington. Neuf établissements font l'objet d'investigations concernant l'utilisation des visas J-1, parmi lesquels Harvard, Yale, Stanford, Brown et le Massachusetts Institute of Technology. Parallèlement, l'exécutif a proposé une contribution de 70.000 dollars, soit environ 62.600 euros, pour certaines premières demandes de travail étudiant dans le cadre du programme OPT. Ces projets suscitent des interrogations sur les perspectives professionnelles offertes aux diplômés étrangers formés aux États-Unis.
La journée du 8 octobre 2026 a d'ailleurs illustré les contradictions de cette politique. Quelques heures après les critiques de JD Vance contre Microsoft, Donald Trump a remis à son directeur général Satya Nadella la National Medal of Technology and Innovation. Sur les six dirigeants technologiques honorés à cette occasion, cinq étaient nés à l'étranger. Le président a ainsi célébré la contribution de dirigeants issus de l'immigration tout en laissant son administration durcir les conditions d'accès à certains parcours de résidence permanente.
Pour les futurs salariés de Microsoft, Adobe ou Capgemini, cette séquence pourrait peser dès les discussions de recrutement. Les candidats étrangers auront intérêt à obtenir des précisions sur les dispositifs de parrainage proposés, sur les dossiers éventuellement déjà engagés et sur les conditions dans lesquelles une certification PERM pourrait reprendre. Les employeurs devront, de leur côté, composer avec un cadre administratif dont la durée de suspension n'est pas connue. Dans l'immédiat, la principale interrogation concerne les travailleurs dont le parcours vers la carte verte dépend d'une procédure que Washington a décidé de laisser à l'arrêt.
