83 % des actifs déclarent aimer leur emploi, selon une étude E.Leclerc. Pourtant, 39 % envisagent de changer de métier dans l’année. Un paradoxe qui révèle une mutation profonde du rapport au travail : proximité, équilibre de vie et crainte de l’intelligence artificielle redessinent les aspirations professionnelles.
Les Français aiment leur travail mais veulent le quitter

Voilà un chiffre qui devrait rassurer les éditorialistes prompts à déplorer la perte du sens du travail chez les Français : 83 % des actifs en emploi déclarent aimer leur activité professionnelle. L'étude de l'Observatoire E.Leclerc des Nouvelles Consommations, réalisée avec Viavoice auprès de 1 000 personnes en septembre 2026, semble contredire le discours ambiant sur la démotivation généralisée. Chez les cadres, la proportion grimpe même à 92 %.
Aimer son travail n'empêche pas de vouloir en changer
Dans le même temps, 39 % des actifs envisagent de changer de métier ou de domaine professionnel dans les douze prochains mois. Chez les moins de 35 ans, la proportion explose à 58 %. Autrement dit, plus d'un actif sur trois projette une évolution à court terme. Et parmi ceux qui déclarent pourtant aimer leur travail, 31 % songent quand même à changer de métier. Comment expliquer ce paradoxe ? En réalité, satisfaction et désir d'évolution ne s'opposent plus comme autrefois. Les Français ne fuient pas un emploi qu'ils détesteraient, ils cherchent autre chose, ailleurs, autrement.
Parmi ceux qui envisagent un changement, 43 % projettent un changement important de métier ou de secteur, 22 % une reconversion complète vers un domaine différent. On est loin du simple changement de poste ou de la promotion interne. Les parcours professionnels deviennent moins linéaires, plus heurtés, plus volontaires aussi. Le CDI à vie dans la même entreprise, ce modèle qui structurait encore les années 1980 et 1990, appartient définitivement au passé.
Le salaire reste roi, mais le reste compte de plus en plus
La rémunération demeure le premier critère déterminant dans le choix d'un poste, citée par 55 % des Français. Mais elle est loin d'être le seul élément pris en compte. L'ambiance de travail arrive en deuxième position avec 37 %, devant la durée du trajet entre le domicile et le lieu de travail (30 %) et la sécurité de l'emploi (29 %). Autrement dit, le salaire pèse certes plus lourd que tout le reste, mais l'addition des autres critères finit par faire basculer les arbitrages.
Mieux encore, 59 % des actifs se déclarent prêts à gagner légèrement moins pour bénéficier d'un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. 58 % accepteraient un sacrifice financier pour travailler plus près de chez eux et réduire leur temps de trajet. Chez les moins de 35 ans, ces proportions atteignent respectivement 70 % et 68 %. On mesure ici l'ampleur du basculement. Le temps de trajet, longtemps considéré comme une variable d'ajustement, devient un critère de choix aussi déterminant que le contenu du poste ou les perspectives d'évolution.
Reste que déclarer être prêt à gagner moins et effectivement renoncer à une part de son salaire sont deux choses bien différentes. L'inflation persistante, la hausse du coût du logement et la stagnation du pouvoir d'achat depuis vingt ans rendent ces arbitrages bien plus théoriques que pratiques pour une large partie de la population. Mais le fait que six actifs sur dix affirment cette préférence traduit une évolution culturelle profonde.
L'intelligence artificielle fait peur, surtout aux cadres
L'autre grand facteur de mutation, c'est l'arrivée de l'intelligence artificielle. 52 % des actifs estiment que l'IA pourrait remplacer tout ou partie de leur travail à l'avenir. Ce sentiment est particulièrement fort chez les moins de 35 ans (63 %), les cadres (73 %) et les actifs du secteur des services (68 %). On touche ici à un paradoxe : ceux qui aiment le plus leur travail, les cadres, sont aussi ceux qui craignent le plus de le voir disparaître ou se transformer radicalement.
Face à cette menace diffuse, les métiers associés au terrain, à la présence humaine ou au geste concret apparaissent comme des refuges. L'artisanat arrive en tête des secteurs jugés les moins susceptibles d'être transformés par l'IA, devant l'agriculture et le BTP. On retrouve ici une aspiration très concrète : 49 % des actifs seraient attirés par un métier ayant un impact direct sur la vie de leur territoire, tandis que 40 % souhaitent se diriger vers un métier plus concret ou opérationnel. Au total, 60 % sont attirés par au moins l'une de ces deux dimensions.
Le retour au concret n'est donc pas qu'un slogan. Il traduit une inquiétude face à la dématérialisation croissante du travail, à l'automatisation des tâches intellectuelles, à la disparition des métiers intermédiaires. Les Français ne veulent pas seulement un emploi, ils veulent un métier qu'on ne pourra pas leur prendre, un savoir-faire qu'une machine ne pourra pas reproduire.
Écoute et proximité, les nouvelles exigences
Autre enseignement de l'étude : 87 % des actifs jugent important de pouvoir être écoutés et échanger régulièrement avec les personnes qui prennent les principales décisions dans leur entreprise. On mesure ici l'écart entre les aspirations et la réalité de nombreuses organisations, où la distance entre salariés et direction n'a cessé de croître avec la financiarisation de l'économie et la multiplication des strates hiérarchiques.
Michel-Édouard Leclerc, président du Comité stratégique des centres E.Leclerc, résume ainsi les conclusions de l'étude : « Les Français n'ont pas perdu le goût du travail, mais leurs attentes ont profondément évolué. Ils recherchent davantage de sens, d'équilibre, et de proximité dans leur vie professionnelle. » Une analyse qui, au-delà de sa dimension promotionnelle pour un réseau employant massivement sur le territoire, pointe une réalité économique et sociale difficilement contestable.