Le CDD est déjà l’un des moteurs les plus puissants de la précarité en France. Pourtant, le patronat veut encore desserrer les règles qui limitent son usage, en supprimant la borne des deux renouvellements et les délais de carence entre deux contrats. Présentée comme une réponse pratique aux besoins des entreprises, cette offensive sur les contrats courts pourrait surtout installer plus durablement l’instabilité dans la vie des salariés.
CDD : le patronat veut faire sauter les derniers garde-fous

Le jeudi 9 avril 2026, les partenaires sociaux se réunissent pour une ultime séance de négociation sur les contrats courts. Le point le plus explosif de cette discussion concerne le CDD. Le Medef, la CPME et l’U2P défendent un projet qui vise notamment à supprimer la limite de deux renouvellements des CDD et des contrats d’intérim, ainsi que les délais de carence entre deux contrats sur un même poste.
Le sujet est loin d’être technique. Il touche à la structure même du marché du travail. La France a enregistré 46,2 millions d’embauches en 2024, dont 21,1 millions en CDD, 20,7 millions en intérim et seulement 4,4 millions en CDI. Ces chiffres montrent une réalité brutale : les contrats courts dominent déjà massivement les flux d’embauche.
CDD : ce que le patronat veut changer
Le cœur du projet patronal tient en deux coups de boutoir. D’abord, faire disparaître la règle qui limite aujourd’hui à deux le nombre de renouvellements d’un CDD. Ensuite, supprimer les délais de carence entre deux contrats. En droit actuel, ces garde-fous sont clairs. Service-Public.fr rappelle qu’en l’absence de dispositions conventionnelles particulières, un délai de carence s’impose entre deux CDD conclus sur le même poste. Ce délai est égal à la moitié de la durée du contrat lorsque celui-ci, renouvellement inclus, dure moins de 14 jours, toujours selon Service-Public.fr. Il passe à un tiers de la durée du contrat à partir de 14 jours, selon la même source officielle. La philosophie est claire : éviter qu’un besoin durable de main-d’œuvre soit couvert par une chaîne continue de contrats précaires.
Le patronat ne s’arrête pas là. Son projet veut aussi pérenniser et généraliser le CDD ou l’intérim multi-remplacements, faciliter les heures complémentaires pour les salariés à temps partiel, et élargir le recours aux CDD d’usage dans les branches qui ont signé un accord le permettant. En outre, le texte évoque une prise en compte de l’ancienneté au bout de 3 mois ou de 6 contrats. Présentée comme une concession, cette disposition révèle surtout une autre réalité : le projet part du principe qu’un salarié pourra être rappelé, reconduit, fractionné et réembauché à répétition sans accéder à une stabilité réelle.
Le discours patronal consiste à soutenir que ces changements permettraient de “fluidifier les parcours professionnels”, selon TPE Actu. Dit autrement, l’entreprise pourrait prolonger plus facilement une relation de travail sans être freinée par des règles jugées trop rigides. M
CDD et délais de carence : pourquoi ces verrous gênent le patronat
Pour les employeurs, la suppression de la limite de deux renouvellements et des délais de carence a un avantage évident. Elle permettrait de conserver un salarié dans une zone d’ajustement permanente, sans engagement durable. L’entreprise pourrait prolonger, interrompre puis relancer le contrat au rythme de son activité, tout en évitant le passage vers un cadre plus protecteur. Le CDD deviendrait encore davantage un outil de pilotage fin du personnel.
L’autre enjeu est financier. Le patronat propose aussi une révision ciblée du bonus-malus sur les cotisations d’assurance chômage afin d’exclure les sous-secteurs qui recourent moins aux contrats courts, au sein des 6 secteurs aujourd’hui concernés.
Contrats courts : pourquoi les salariés ont raison de s’inquiéter
Les syndicats rejettent frontalement cette orientation. TradingView souligne que, Denis Gravouil, négociateur CGT, résume la philosophie patronale par une formule tranchante : le patronat est “prêt à mettre de la précarité partout pour lutter contre la précarité”. La phrase est rude. Elle vise pourtant un paradoxe bien réel. On prétend résoudre les effets des contrats courts en facilitant encore leur usage.
Force Ouvrière écrivait le 7 avril 2026 que “A part un assouplissement des règles, il n’y a aucune proposition concrète pour les salariés qui se retrouvent en contrat court”, selon Michel Beaugas, secrétaire confédéral FO. L’objection est décisive. Où sont les garanties nouvelles pour les travailleurs ? Où sont les droits renforcés, les compensations, les sécurités sur le revenu, le logement, l’accès au crédit, la prévisibilité du temps de travail ? À cette question, le projet patronal répond très peu.
Les chiffres cités par FO, issus selon le syndicat d’analyses de l’Unédic, sont à cet égard inquiétants. Force Ouvrière affirme que 81 % des embauches du premier trimestre 2025 étaient des contrats très courts. Le syndicat ajoute que 76 % des réembauches en 2024 ont eu lieu chez un ancien employeur, et même 81 % pour les seuls CDD.
