Après l’échec de la réunion à Matignon, Sophie Binet appelle à la grève générale le 5 novembre.
Grève générale du 5 novembre : la CGT mobilise

À la sortie de Matignon le 21 octobre, Sophie Binet dénonce l'absence totale de mesures gouvernementales. Mais comment accéder aux exigences des émeutiers sans affecter le pouvoir d'achat des travailleurs ? La secrétaire générale de la CGT appelle à généraliser la grève à partir du 5 novembre, transformant une mobilisation sociale en test économique pour l'exécutif.
Les deux demandes qui s'opposent économiquement
Les revendications lycéennes affichées portent sur la rénovation des établissements scolaires, le renforcement de la sécurité et l'amélioration des conditions d'étude. Concrètement, cela signifie des investissements publics massifs dans le bâti, l'équipement et le personnel. Selon les estimations du ministère de l'Éducation nationale, remettre aux normes l'ensemble des lycées français nécessiterait entre 15 et 20 milliards d'euros sur cinq ans. Un chiffre qui n'inclut pas les coûts de fonctionnement supplémentaires (chauffage, entretien, personnel de surveillance) estimés à 2 milliards annuels, sans oublier la réparations des destructions régulièrement perpétrées par certains lycées. Ces dépenses relèvent de l'investissement public, financé soit par l'impôt, soit par l'emprunt, soit par une hausse des prélèvements obligatoires.
Parallèlement, les syndicats réclament une hausse du pouvoir d'achat des salariés. La CFTC a noté que le gouvernement avait ouvert la porte à une discussion autour du Smic, mais sans engagement chiffré. Augmenter le pouvoir d'achat peut passer par trois leviers : hausse des salaires bruts (coût direct pour les entreprises), baisse des cotisations salariales (manque à gagner pour la Sécurité sociale) ou baisse de la fiscalité (perte de recettes pour l'État). Chaque option a un coût budgétaire. Une hausse de 10% du Smic représenterait environ 3,5 milliards d'euros de masse salariale supplémentaire dans le secteur privé, auxquels s'ajoutent les cotisations patronales. Si l'État compense par une baisse de cotisations, le trou dans les comptes sociaux atteint 5 à 6 milliards annuels.
La mécanique financière qui crée le conflit
Où trouver l'argent ? La question budgétaire centrale
La France affiche un déficit public de 5,5% du PIB en 2026, soit environ 150 milliards d'euros. La dette publique dépasse 112% du PIB, plaçant le pays sous surveillance européenne. Dans ce contexte, financer simultanément 20 milliards d'investissement scolaire et 6 milliards de pouvoir d'achat supplémentaire nécessiterait 26 milliards de ressources nouvelles. Trois options se présentent : augmenter les impôts (impopulaire et contre-productif pour la croissance), creuser le déficit (interdit par Bruxelles au-delà de 3% du PIB) ou réduire d'autres dépenses (politiquement explosif). Aucune n'est viable à court terme.
Pour financer les investissements scolaires réclamés par les lycéens, l'État doit maintenir, voire augmenter, les prélèvements obligatoires. Or, ces prélèvements pèsent directement sur le pouvoir d'achat des travailleurs. En France, les cotisations sociales représentent 22% du salaire brut pour le salarié et 42% pour l'employeur. Un salarié au Smic (1 767 euros bruts) perçoit 1 399 euros nets, soit 21% de moins. Si l'État finance 20 milliards d'investissements scolaires par une hausse des cotisations de 1 point, cela ampute le salaire net de 17 euros mensuels pour un smicard. Inversement, si le gouvernement augmente le pouvoir d'achat en baissant les cotisations, il prive la Sécurité sociale et les collectivités de ressources nécessaires aux investissements publics. L'équation est insoluble sans croissance économique forte ou réforme structurelle profonde.
Pourquoi le gouvernement n'a annoncé aucune mesure
Lors de la réunion de 2h30 à Matignon le 21 octobre, le gouvernement n'a annoncé aucune mesure concrète. Sophie Binet a dénoncé cette inaction : "Le gouvernement ne nous a annoncé aucune mesure, aucune prise en compte de nos revendications." Mais ce silence n'est pas seulement politique. Il reflète une impossibilité technique. Satisfaire les lycéens et les travailleurs simultanément exigerait une rallonge budgétaire de 26 milliards, soit 1% du PIB. Aucun gouvernement ne peut débloquer une telle somme en deux semaines. Sophie Vénétitay du Snes-FSU a déploré que le gouvernement ait trois trains de retard, mais le retard est d'abord budgétaire. L'exécutif se trouve dans une impasse : céder sur un front aliène l'autre, céder sur les deux fait exploser les comptes publics.
Un calcul précis permet de mesurer l'ampleur du défi. Investir 20 milliards dans les lycées sur cinq ans représente 4 milliards annuels. Augmenter le pouvoir d'achat de 10% pour les 12 millions de salariés au Smic ou juste au-dessus coûte 6 milliards par an. Total : 10 milliards annuels, soit 50 milliards sur un quinquennat. Pour financer cela sans déficit supplémentaire, il faudrait augmenter la TVA de 2 points (rendement : 12 milliards) ou l'impôt sur le revenu de 15% (rendement : 10 milliards). Politiquement intenable. L'alternative serait une croissance du PIB de 3% par an, générant 15 milliards de recettes fiscales supplémentaires. Mais la croissance française plafonne à 1,2% en 2026.
Pour l'instant, les chiffres parlent d'eux-mêmes : satisfaire tout le monde coûterait 1% du PIB que la France n'a pas. Les émeutes précédentes ont déjà alourdi la facture des assurances, ajoutant une pression supplémentaire sur le pouvoir d'achat des ménages.
