Philippe Lecanthe, Vice Président et Directeur Général Affaires publiques chez Dell Technologies, explique que la souveraineté de l’IA en Europe dépasse désormais la simple localisation des données. Elle repose sur la construction d’environnements sécurisés, observables, résilients et capables d’évoluer à grande échelle. Cinq priorités stratégiques s’imposent pour transformer les ambitions européennes en capacités opérationnelles concrètes : déployer l’IA où l’impact est maximal, adapter l’infrastructure aux données sensibles, intégrer la gouvernance, anticiper l’IA agentique et garantir la résilience.
L’IA souveraine en Europe : le temps des ambitions est révolu, place à l’exécution… et à la confiance !

L'IA souveraine franchit un nouveau cap en Europe. La souveraineté de l'IA ne se joue plus uniquement sur le lieu d'hébergement des données. Elle repose désormais sur la capacité des gouvernements et des organisations à construire des environnements d'IA sécurisés, observables, résilients et capables d'évoluer à grande échelle en toute confiance… pour la prochaine génération d'intelligence artificielle.
Une évolution qui s'avère incontournable. Car au-delà des enjeux de politique publique et de localisation des données, l'IA souveraine entre dans une nouvelle phase. La question n'est plus uniquement celle de la souveraineté des données, mais celle de la capacité à agir : comment les organisations peuvent-elles accéder à la puissance de calcul nécessaire, conserver la maîtrise de leurs actifs stratégiques, gouverner l'usage de l'IA et accélérer l'innovation à l'échelle tout en garantissant sécurité, conformité et confiance ?
Des investissements européens qui obligent à une IA souveraine de confiance
En Europe, cette urgence est manifeste. En effet, l'Union européenne a annoncé en octobre 2025 son intention à mobiliser 200 milliards d'euros (Md€) d'investissements dans l'IA d'ici la fin de la décennie. Dans ce contexte, l'initiative européenne des « fabriques d'IA « (ou AI Factories*) rassemble des capacités de supercalcul, des données et des talents afin de soutenir le développement d'une IA générative digne de confiance. Dix-neuf AI Factories et treize antennes sont ainsi en cours de développement, tandis que l'initiative InvestAI prévoit un fonds de 20 milliards d'euros destiné à soutenir la création de jusqu'à cinq gigafabriques d'IA.
Cependant, ce niveau d'investissement ne se traduira par une valeur durable que si les entreprises concernées parviennent à associer des capacités de calcul souveraines à une maîtrise fiable des données, à une gouvernance cohérente et à une véritable résilience.
L'IA souveraine appelle une nouvelle architecture de confiance. Car dans un monde où l'IA devient un composant essentiel des activités quotidiennes, il ne suffit plus de protéger les données. Les organisations doivent être en mesure de démontrer où celles-ci sont hébergées, comment les modèles sont développés et exploités, qui peut accéder aux infrastructures, comment les usages sont gouvernés et comment les services demeurent performants, sécurisés et résilients à grande échelle.
Cette nécessité devient encore plus pressante à mesure que l'IA évolue vers des systèmes agentiques capables de planifier, de coordonner et d'exécuter des tâches dans différents environnements. Ces systèmes fonctionneront en continu, interagiront avec de multiples applications et contribueront à la prise de décision de manière toujours plus complexe. L'infrastructure d'IA souveraine doit désormais permettre non seulement la maîtrise des données, mais aussi des opérations d'IA continues, observables et gouvernées.
Pour les DSI et les responsables technologiques du secteur public, l'enjeu est désormais clair : comment traduire l'ambition de l'IA souveraine en capacités opérationnelles capables de produire des résultats concrets et mesurables ? Pour relever ce défi, cinq priorités s'imposent afin de bâtir des environnements d'IA à la fois sécurisés, maîtrisés et prêts à passer à l'échelle.
1. Déployer l'IA là où l'impact est le plus fort
L'IA souveraine doit être déployée en priorité là où elle peut générer le plus rapidement une valeur mesurable. Il peut s'agir d'un service aux citoyens, d'un processus réglementé, d'un processus industriel, d'un environnement de recherche ou d'un enjeu de productivité à l'échelle nationale. L'essentiel est d'éviter de considérer l'IA souveraine comme un simple projet d'infrastructure abstrait. Elle doit partir d'un objectif clairement défini : accélérer les services, mieux valoriser les données nationales, renforcer les capacités de recherche, améliorer la résilience opérationnelle ou accroître la compétitivité.
Cette approche fournit un cadre de décision clair pour identifier les données les plus sensibles, déterminer les charges de travail exigeant un contrôle renforcé et prioriser les initiatives de modernisation les plus critiques pour l'organisation.
2. Adapter l'infrastructure à la sensibilité des données et aux exigences des charges de travail
L'IA souveraine ne signifie pas que toutes les charges de travail doivent être exécutées au même endroit. Certaines nécessiteront un contrôle national ou régional. D'autres pourront requérir une infrastructure privée, un déploiement en périphérie (Edge), l'élasticité du cloud public ou un modèle hybride.
L'architecture la plus adaptée dépend de la sensibilité des données, de l'importance du service, du niveau de performance requis, du modèle de gouvernance et du coût du passage à l'échelle. Un outil de productivité à faible risque et un service public critique ne doivent donc pas être considérés comme relevant de la même décision d'infrastructure.
À mesure que l'IA s'inscrit dans les opérations critiques et que les modèles deviennent plus exigeants, il n'est plus possible d'aborder séparément les capacités de calcul, le stockage, les réseaux, la résilience ou les enjeux énergétiques. Les environnements d'IA souveraine doivent désormais réunir ces composantes au sein d'une architecture cohérente, conçue pour allier performance, maîtrise et passage à l'échelle.
3. Intégrer la gouvernance au modèle opérationnel
La gouvernance s'avère tout aussi essentielle que la puissance de calcul. L'IA souveraine doit garantir transparence et responsabilité quant à l'utilisation des données, à la gouvernance des modèles et à l'examen des décisions prises ou soutenues par l'IA.
Cet enjeu prend une importance croissante à mesure que l'environnement réglementaire européen de l'IA se structure. Pour les organisations, la gouvernance ne peut plus se limiter à des documents de politique interne ou à des contrôles techniques. Elle doit s'étendre à la manière dont les systèmes d'IA sont conçus, déployés, surveillés et utilisés par les collaborateurs.
Cela suppose une répartition claire des responsabilités, des accès fondés sur les rôles, des pistes d'audit, une supervision humaine, une évaluation des modèles et une formation concrète afin que les équipes comprennent à la fois les opportunités et les risques liés à l'IA.
L'IA souveraine ne pourra se déployer à grande échelle que si les organisations sont en mesure de démontrer que la responsabilité, les compétences et l'usage responsable sont intégrés au modèle opérationnel dès le départ.
4. Se préparer à l'ère des systèmes agentiques
La prochaine phase de l'IA ne se limitera pas à générer du contenu ou à analyser des informations. Les systèmes agentiques seront de plus en plus capables de récupérer des données, d'utiliser des outils, de déclencher des flux de travail et de coordonner des actions entre différents environnements.
Cette évolution entraîne un changement fondamental des exigences en matière d'infrastructure. Les environnements traditionnels, conçus pour des charges de travail prévisibles et intermittentes, pourraient ne pas être suffisants pour répondre aux besoins d'opérations d'IA continues, persistantes et distribuées. La distinction ne se limite donc plus à la simple capacité à adopter l'IA. Il s'agit désormais d'être prêt pour l'étape suivante qu'incarne l'IA agentique.
Les gouvernements et les entreprises ont besoin d'infrastructures capables de prendre en charge des charges de travail permanentes dans des environnements sur site, en périphérie et dans le cloud, tout en maintenant à grande échelle la gouvernance, l'observabilité et un niveau approprié de supervision humaine.
5. Faire de la résilience un élément constitutif de la souveraineté
La souveraineté ne se limite pas au contrôle des données ou de l'infrastructure. Pour être véritablement crédible, une stratégie d'IA souveraine doit également garantir la résilience opérationnelle des systèmes, leur capacité à être restaurés rapidement et la continuité des activités, y compris face aux incidents, aux cybermenaces ou aux pics de charge.
Si un service reposant sur l'IA est interrompu, compromis ou voit ses performances se dégrader, les organisations doivent être capables de restaurer des données fiables, de valider leurs systèmes et de maintenir les opérations critiques.
La résilience ne peut plus être considérée comme une capacité additionnelle : elle doit constituer un pilier fondamental de toute stratégie d'IA souveraine, aux côtés de la sécurité, de l'observabilité et de la reprise d'activité. La souveraineté ne se définit pas uniquement par le contrôle exercé sur les infrastructures et les données. Elle se mesure aussi à la confiance que les organisations peuvent accorder à leur environnement technologique pour garantir performance, continuité et fiabilité à grande échelle.
L'avenir de l'IA souveraine en Europe se jouera dans la capacité des organisations à réunir infrastructure, gouvernance et résilience au sein d'une architecture cohérente. Les acteurs qui prendront une longueur d'avance seront ceux qui sauront dépasser la seule question de la résidence des données pour instaurer une véritable confiance opérationnelle et transformer leurs ambitions en matière d'IA en capacités concrètes, déployées à grande échelle de manière mesurable, responsable et sécurisée.
