Et si Karl Marx avait raison pour la France ?

Quand la perte de pouvoir d’achat devient une colère de rue, la crise économique se transforme en crise politique.

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By Jean-Luc Ginder Published on 26 octobre 2026 6h13
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Et si Karl Marx avait raison pour la France ? - © Economie Matin

Il arrive un moment où les statistiques ne suffisent plus à raconter une économie. Où les milliards de dette, les courbes de croissance et les discours budgétaires ne disent plus l'essentiel. Ce moment commence lorsque ceux qui travaillent ne parviennent plus à vivre sereinement de leur travail, lorsque les classes moyennes ont le sentiment de reculer et lorsque la colère quitte les conversations privées pour envahir les rues.

La France de ce 23 octobre 2026 se trouve à ce point de tension.

La dette publique atteint 3 595,5 milliards d'euros, soit 119 % du PIB au deuxième trimestre. La croissance reste fragile. Le pouvoir d'achat des ménages recule et le coût du financement de l'État s'alourdit. Dans les rues, les manifestations contre la vie chère se multiplient, tandis que le dialogue entre le gouvernement, les syndicats et une partie des citoyens peine à produire des réponses jugées suffisantes.

Alors, une question dérangeante s'impose : et si Karl Marx avait compris certaines des contradictions que notre économie contemporaine refuse encore de regarder en face ?

Il ne s'agit pas de réhabiliter le communisme d'État, dont les échecs historiques sont connus. Il s'agit de reconnaître que les mécanismes de répartition de la richesse, les rapports entre capital et travail et le sentiment d'injustice économique demeurent au cœur de notre société.

Le pouvoir d'achat : la fracture devient visible

Les chiffres sont éloquents. Une famille de deux adultes et deux enfants aurait perdu environ 1 200 euros de pouvoir d'achat réel depuis 2024, selon les calculs de l'Institut français d'économie. Pour une personne seule, la perte estimée atteint 600 euros. Les salaires ont progressé moins vite que les prix depuis 2019, tandis que les transferts sociaux et les revenus du patrimoine avaient jusqu'ici amorti une partie du choc.

Ce recul ne frappe pas tous les ménages de la même manière. Les plus modestes subissent le poids des dépenses indispensables. Une partie des classes moyennes, notamment les salariés dont les revenus dépassent de peu le salaire médian, découvre qu'un emploi stable ne garantit plus le sentiment de sécurité matérielle.

L'inflation peut ralentir sans que les prix reviennent à leur niveau antérieur. Les factures, les loyers, les courses et les déplacements continuent de peser sur le budget familial.

C'est là que l'économie rejoint la politique. Un citoyen peut accepter un effort lorsqu'il le comprend, le juge équitable et croit à son utilité. Il l'accepte beaucoup moins lorsqu'il a le sentiment que les sacrifices sont collectifs, mais que les bénéfices demeurent inégalement répartis.

Quand la rue devient le dernier recours

Les manifestations ne sont pas un accident extérieur à l'économie. Elles constituent aussi un indicateur de la qualité du dialogue social et de la confiance dans les institutions.

Après les mobilisations du 17 octobre, les syndicats ont confirmé leur appel à une journée d'action le 5 novembre. À l'issue de leur rencontre avec le Premier ministre, le 21 octobre, plusieurs organisations ont estimé que les réponses apportées au pouvoir d'achat ne comportaient pas d'engagements suffisamment concrets.

Le conflit ne porte donc pas uniquement sur le montant d'une augmentation de salaire. Il concerne aussi la capacité des représentants politiques, des organisations syndicales et des employeurs à construire un compromis crédible.

La violence et les dégradations observées en marge de certaines manifestations constituent une autre alerte. Elles ne représentent pas tous les manifestants et ne sauraient être justifiées par les difficultés économiques. Détruire un commerce, saccager un équipement ou menacer une personne ne relève pas d'une politique sociale.

Mais condamner les violences ne dispense pas d'examiner les causes du mécontentement. La réponse policière peut rétablir l'ordre ; elle ne peut, à elle seule, rétablir le pouvoir d'achat, restaurer la confiance ou corriger une répartition jugée injuste des efforts.

Quand la casse devient l'expression visible d'une colère, la première responsabilité consiste à empêcher la violence, mais la seconde est de comprendre pourquoi le dialogue ne suffit plus à contenir cette colère.

Marx n'avait pas tout prévu. Il avait posé les bonnes questions.

Dans Le Capital, publié en 1867, Karl Marx s'intéresse à la manière dont la richesse est produite, appropriée et répartie entre les détenteurs du capital et les travailleurs.

Il serait absurde de prétendre que son analyse explique à elle seule la France de 2026. Notre économie repose sur des institutions, des protections sociales, des marchés financiers et des mécanismes de régulation qui n'existaient pas sous leur forme actuelle au XIXe siècle.

Mais sa question fondamentale demeure : qui bénéficie de la richesse créée, et qui supporte le coût des crises ?

Le profit n'est pas nécessairement une rente. Il rémunère parfois l'innovation, le risque et l'investissement. L'entreprise est indispensable à la création de richesse. Pourtant, lorsque les revenus du patrimoine progressent tandis que les revenus du travail perdent du terrain, la légitimité du système économique est interrogée.

Marx avait compris qu'une économie ne se réduit pas à une addition de transactions. Elle repose aussi sur des rapports de pouvoir, des intérêts divergents et des arbitrages qui déterminent la répartition des fruits de la croissance.

Il n'avait pas nécessairement raison sur toutes les solutions. Mais nous aurions tort de considérer ses questions comme définitivement dépassées.

La dette : le prix de nos contradictions

La France ne peut pas davantage ignorer sa situation budgétaire. Avec une dette publique de 119 % du PIB au deuxième trimestre, elle dispose de marges de manœuvre limitées. La hausse des taux renchérit progressivement le financement des nouveaux emprunts et des dettes renouvelées.

Le dilemme est redoutable. Réduire trop brutalement les dépenses peut peser sur l'activité et les ménages. Continuer à emprunter sans renforcer la capacité productive reporte une partie de la facture sur les générations futures.

La réponse ne peut être ni l'austérité aveugle ni la dépense sans limite. Elle doit distinguer les investissements qui augmentent la richesse future des dépenses dont l'efficacité n'est pas démontrée.

Recherche, formation, infrastructures, innovation, réindustrialisation : voilà les domaines où l'argent public peut contribuer à renforcer la capacité productive. Encore faut-il mesurer les résultats, contrôler les coûts et évaluer les politiques engagées.

La dette n'est pas seulement un problème de comptabilité. Elle est le test de notre capacité à concilier les besoins du présent et les responsabilités envers l'avenir.

Réconcilier le travail, le capital et la République

Dans mes réflexions économiques développées au fil des années, j'ai régulièrement défendu la nécessité de simplifier la fiscalité, de mieux rémunérer le travail et de réorienter davantage de ressources vers l'investissement productif.

J'ai également proposé d'examiner une réforme profonde de l'impôt sur le revenu. Une telle évolution ne peut toutefois être envisagée sérieusement sans préciser son financement, ses effets distributifs et ses conséquences pour les recettes publiques. Une suppression non financée creuserait le déficit au lieu de résoudre les contradictions de notre modèle.

La priorité doit être ailleurs : faire en sorte que travailler permette de vivre dignement, que l'investissement crée des emplois et de la valeur, que les prélèvements soient compréhensibles et que la dépense publique produise des résultats vérifiables.

Le gouvernement doit entendre les revendications sans promettre ce que les finances publiques ne peuvent durablement financer. Les syndicats doivent pouvoir négocier des avancées concrètes. Les entreprises doivent investir et partager les gains de productivité. Les responsables politiques doivent expliquer les choix, reconnaître les difficultés et rendre compte des résultats.

La confiance ne se décrète pas. Elle se construit lorsque les décisions deviennent compréhensibles et que les efforts sont perçus comme équitables.

Le véritable danger est le divorce entre l'économie et la démocratie

Une société ne se fragilise pas uniquement lorsque sa croissance ralentit. Elle se fragilise lorsque ses citoyens ne croient plus que les institutions peuvent répondre à leurs difficultés.

La France doit sortir de l'alternative stérile entre l'ordre sans réponse sociale et la colère sans solution économique. Elle doit retrouver une trajectoire où la discipline financière accompagne l'investissement, où le travail assure un revenu digne et où la création de richesse bénéficie plus largement à ceux qui y contribuent.

Marx n'avait pas raison sur tout. Il n'avait pas prévu notre monde dans ses détails. Mais il nous rappelle une vérité essentielle : les contradictions économiques finissent par devenir des contradictions sociales et politiques.

La casse n'est jamais un programme économique. Mais elle peut devenir le symptôme d'un dialogue qui ne parvient plus à se faire entendre.

La France n'a pas besoin d'une révolution pour comprendre cette leçon. Elle a besoin d'un contrat économique et social crédible, d'une fiscalité cohérente, d'un investissement productif renforcé et de représentants capables de transformer la colère en décisions.

La question n'est donc pas de savoir si Karl Marx avait raison pour la France.

La question est de savoir combien de temps nous pouvons ignorer les fractures économiques avant qu'elles ne deviennent des fractures démocratiques.

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Jean-Luc Ginder est économiste et essayiste spécialiste de la macro économie ainsi que de l'économie de l'Energie. Il est l'auteur du livre « Phobiamanagement » mettant en avant les effets de la peur en économie et du livre « Réflexions Economiques » (Éditions Corps et Ame, février 2018).

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