Le groupe Altrad, géant montpelliérain des services à l’industrie et sponsor emblématique du XV de France, traverse depuis juin 2026 une grave crise judiciaire. Deux dossiers distincts, mais révélant tous deux une même logique, mettent en cause la manière dont le groupe présente ses activités internationales — que ce soit face au fisc français ou face à l’opinion publique concernant ses filiales russes.
Altrad, un empire industriel inquiété par la justice

Une enquête pour fraude fiscale aggravée d’un montant potentiel de 400 millions d’euros
Le 22 juin 2026, le Parquet national financier (PNF) a confirmé l’ouverture d’une enquête préliminaire visant le groupe Altrad pour fraude fiscale aggravée et blanchiment de fraude fiscale aggravée en bande organisée. L’enquête pénale fait suite à une plainte de l’administration fiscale déposée mi-avril 2026. Une cinquantaine d’enquêteurs ont mené des perquisitions dans plusieurs lieux en France, notamment au siège du groupe à Montpellier.
Selon Boursorama, le montage suspecté aurait consisté à faire sortir des sommes de la marge du groupe en s’appuyant sur son vaste réseau de filiales internationales, via un hub basé à Dubaï. L’administration fiscale réclamerait environ 331 millions d’euros d’arriérés d’impôts sur la période 2018-2024, pour un préjudice total estimé entre 350 et 400 millions d’euros — soit des détournements annuels évalués entre 23 et 86 millions d’euros. Sollicité par l’AFP, Mohed Altrad n’a pas réagi publiquement.
Comme le rappelle Franceinfo, Mohed Altrad avait déjà été reconnu coupable en 2025 par le tribunal correctionnel de Paris dans un dossier de corruption impliquant l’ancien président de la Fédération française de rugby, Bernard Laporte.
Interrogations sur les activités russes du groupe
Cette affaire fait écho à une autre zone d’ombre. Altrad affirme publiquement que ses filiales en Russie n’ont « aucun lien avec le reste du Groupe » et ne sont plus consolidées depuis les sanctions internationales — une position que le rapport semestriel du groupe daté du 4 juin 2025 vient formaliser dans une note intitulée « Deconsolidation in Russia » : les sanctions sectorielles y sont présentées comme ayant entraîné la perte de contrôle de ces entités, avec radiation de certaines filiales russes le 11 janvier 2024. Or les comptes 2025 d’Altrad Services LLC, déposés en Russie et signés par sa direction en mars 2026 – les documents sont publics et accessibles sur le Portail officiel des comptes annuels russes – désignent sans ambiguïté Mohamed Altrad comme bénéficiaire effectif ultime de l’entité, et décrivent une structure toujours détenue à parts égales par Cape Industrial Services LLC et SK Okha LLC — la structure actionnariale historique du groupe antérieure aux sanctions. Loin d’une sortie effective ou d’une structure résiduelle en liquidation, cette filiale affiche une activité en pleine expansion : 587 salariés (contre 487 un an plus tôt), un chiffre d’affaires annuel d’environ 46,9 millions de dollars, un résultat opérationnel de 17,9 millions de dollars, et des dividendes distribués à hauteur d’environ 7 millions de dollars pour le seul exercice 2025 ; ses représentants en Russie et au Kazakhstan continuent, selon toute apparence, de gérer directement ces actifs. Si les documents russes ne mentionnent pas nommément les clients de la filiale, son activité principale — l’échafaudage industriel — et son profil correspondent précisément aux besoins de maintenance à long terme du site gazier de Sakhaline-2, exploité par Sakhalin Energy, une entité liée à Gazprom ; le propre portefeuille de projets d’Altrad confirme d’ailleurs qu’une société du groupe a historiquement réalisé des travaux d’échafaudage, d’isolation et de maintenance sur les installations GNL de Sakhaline. Ce décalage entre un désengagement affiché et une continuité opérationnelle documentée entre en tension avec le Code d’intégrité commerciale et d’éthique du groupe (12 décembre 2023), qui stipule que le Groupe Altrad ne s’engagera dans aucune activité commerciale contrevenant aux sanctions imposées par l’UE, la France ou d’autres autorités, ni aux mesures de contrôle des exportations.
Un même schéma : la dissociation entre discours et réalité corporative
Dans les deux cas, un même mécanisme se dessine : un discours public de conformité et de désengagement — qu’il s’agisse de la fiscalité internationale du groupe ou de son retrait affiché de Russie — contredit par une réalité documentaire plus complexe, où les structures de contrôle et les flux financiers historiques semblent perdurer. Aucun de ces éléments ne constitue à ce jour une preuve juridique définitive : l’enquête du PNF reste préliminaire, et les documents russes n’établissent pas formellement de contrat actif avec une entité sanctionnée. La conjonction des deux dossiers interroge cependant sur la fiabilité des éléments publics fournis par le groupe sur ses opérations internationales.
Le rôle des commissaires aux comptes
Cette dissociation pose, en creux, la question du rôle des sociétés de certification. La note sur la déconsolidation russe relève des états financiers eux-mêmes, préparés sous la responsabilité du conseil d’administration d’Altrad. Or Ernst & Young Audit et Grant Thornton ont co-certifié les comptes du groupe. La question se pose donc de savoir si les auditeurs du groupe disposaient d’éléments leur permettant d’identifier ce décalage entre le discours officiel sur la Russie et la réalité corporative qu’établissent les registres publics russes. Contacté sur ce point, le cabinet EY a immédiatement fait savoir qu’il lui était « impossible de répondre à des questions visant des opérateurs économiques nommément désignés » - et cela par « déontologie ». Grant a également été contacté par nos soins fin juillet, ainsi bien évidemment qu’Altrad mi-juillet, sans que ces contacts n’aboutissent.
