Altrad, un empire industriel inquiété par la justice

Le groupe Altrad, géant montpelliérain des services à lindustrie et sponsor emblématique du XV de France, traverse depuis juin 2026 une grave crise judiciaire. Deux dossiers distincts, mais révélant tous deux une même logique, mettent en cause la manière dont le groupe présente ses activités internationales — que ce soit face au fisc français ou face à lopinion publique concernant ses filiales russes.

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By Jean-Baptiste Giraud Published on 9 août 2026 9h07
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Une enquête pour fraude fiscale aggravée dun montant potentiel de 400 millions deuros

Le 22 juin 2026, le Parquet national financier (PNF) a confirmé louverture dune enquête préliminaire visant le groupe Altrad pour fraude fiscale aggravée et blanchiment de fraude fiscale aggravée en bande organisée. Lenquête pénale fait suite à une plainte de ladministration fiscale déposée mi-avril 2026. Une cinquantaine denquêteurs ont mené des perquisitions dans plusieurs lieux en France, notamment au siège du groupe à Montpellier.

Selon Boursorama, le montage suspecté aurait consisté à faire sortir des sommes de la marge du groupe en sappuyant sur son vaste réseau de filiales internationales, via un hub basé à Dubaï. Ladministration fiscale réclamerait environ 331 millions deuros darriérés dimpôts sur la période 2018-2024, pour un préjudice total estimé entre 350 et 400 millions deuros — soit des détournements annuels évalués entre 23 et 86 millions deuros. Sollicité par lAFP, Mohed Altrad na pas réagi publiquement.

Comme le rappelle Franceinfo, Mohed Altrad avait déjà été reconnu coupable en 2025 par le tribunal correctionnel de Paris dans un dossier de corruption impliquant lancien président de la Fédération française de rugby, Bernard Laporte.

Interrogations sur les activités russes du groupe

Cette affaire fait écho à une autre zone dombre. Altrad affirme publiquement que ses filiales en Russie nont « aucun lien avec le reste du Groupe » et ne sont plus consolidées depuis les sanctions internationales — une position que le rapport semestriel du groupe daté du 4 juin 2025 vient formaliser dans une note intitulée  « Deconsolidation in Russia » : les sanctions sectorielles y sont présentées comme ayant entraîné la perte de contrôle de ces entités, avec radiation de certaines filiales russes le 11 janvier 2024. Or les comptes 2025 dAltrad Services LLC, déposés en Russie et signés par sa direction en mars 2026 – les documents sont publics et accessibles sur le Portail officiel des comptes annuels russes désignent sans ambiguïté Mohamed Altrad comme bénéficiaire effectif ultime de lentité, et décrivent une structure toujours détenue à parts égales par Cape Industrial Services LLC et SK Okha LLC — la structure actionnariale historique du groupe antérieure aux sanctions. Loin dune sortie effective ou dune structure résiduelle en liquidation, cette filiale affiche une activité en pleine expansion : 587 salariés (contre 487 un an plus tôt), un chiffre daffaires annuel denviron 46,9 millions de dollars, un résultat opérationnel de 17,9 millions de dollars, et des dividendes distribués à hauteur denviron 7 millions de dollars pour le seul exercice 2025 ; ses représentants en Russie et au Kazakhstan continuent, selon toute apparence, de gérer directement ces actifs. Si les documents russes ne mentionnent pas nommément les clients de la filiale, son activité principale — léchafaudage industriel — et son profil correspondent précisément aux besoins de maintenance à long terme du site gazier de Sakhaline-2, exploité par Sakhalin Energy, une entité liée à Gazprom ; le propre portefeuille de projets dAltrad confirme dailleurs quune société du groupe a historiquement réalisé des travaux déchafaudage, disolation et de maintenance sur les installations GNL de Sakhaline. Ce décalage entre un désengagement affiché et une continuité opérationnelle documentée entre en tension avec le Code dintégrité commerciale et déthique du groupe (12 décembre 2023), qui stipule que le Groupe Altrad ne sengagera dans aucune activité commerciale contrevenant aux sanctions imposées par lUE, la France ou dautres autorités, ni aux mesures de contrôle des exportations.

Un même schéma : la dissociation entre discours et réalité corporative

Dans les deux cas, un même mécanisme se dessine : un discours public de conformité et de désengagement — quil sagisse de la fiscalité internationale du groupe ou de son retrait affiché de Russie — contredit par une réalité documentaire plus complexe, où les structures de contrôle et les flux financiers historiques semblent perdurer. Aucun de ces éléments ne constitue à ce jour une preuve juridique définitive : lenquête du PNF reste préliminaire, et les documents russes nétablissent pas formellement de contrat actif avec une entité sanctionnée. La conjonction des deux dossiers interroge cependant sur la fiabilité des éléments publics fournis par le groupe sur ses opérations internationales.

Le rôle des commissaires aux comptes

Cette dissociation pose, en creux, la question du rôle des sociétés de certification. La note sur la déconsolidation russe relève des états financiers eux-mêmes, préparés sous la responsabilité du conseil dadministration dAltrad. Or Ernst & Young Audit et Grant Thornton ont co-certifié les comptes du groupe. La question se pose donc de savoir si les auditeurs du groupe disposaient déléments leur permettant didentifier ce décalage entre le discours officiel sur la Russie et la réalité corporative quétablissent les registres publics russes. Contacté sur ce point, le cabinet EY a immédiatement fait savoir qu’il lui était « impossible de répondre à des questions visant des opérateurs économiques nommément désignés » - et cela par « déontologie ». Grant a également été contacté par nos soins fin juillet, ainsi bien évidemment qu’Altrad mi-juillet, sans que ces contacts n’aboutissent.

Photo Jean Baptiste Giraud

Jean-Baptiste Giraud est le fondateur et directeur de la rédaction d'Economie Matin.  Jean-Baptiste Giraud a commencé sa carrière comme journaliste reporter à Radio France, puis a passé neuf ans à BFM comme reporter, matinalier, chroniqueur et intervieweur. En parallèle, il était également journaliste pour TF1, où il réalisait des reportages et des programmes courts diffusés en prime-time.  En 2004, il fonde Economie Matin, qui devient le premier hebdomadaire économique français. Celui-ci atteint une diffusion de 600.000 exemplaires (OJD) en juin 2006. Un fonds economique espagnol prendra le contrôle de l'hebdomadaire en 2007. Après avoir créé dans la foulée plusieurs entreprises (Versailles Events, Versailles+, Les Editions Digitales), Jean-Baptiste Giraud a participé en 2010/2011 au lancement du pure player Atlantico, dont il est resté rédacteur en chef pendant un an. En 2012, soliicité par un investisseur pour créer un pure-player économique,  il décide de relancer EconomieMatin sur Internet  avec les investisseurs historiques du premier tour de Economie Matin, version papier.  Éditorialiste économique sur Sud Radio de 2016 à 2018, Il a également présenté le « Mag de l’Eco » sur RTL de 2016 à 2019, et « Questions au saut du lit » toujours sur RTL, jusqu’en septembre 2021.  Jean-Baptiste Giraud est également l'auteur de nombreux ouvrages, dont « Dernière crise avant l’Apocalypse », paru chez Ring en 2021, mais aussi de "Combien ça coute, combien ça rapporte" (Eyrolles), "Les grands esprits ont toujours tort", "Pourquoi les rayures ont-elles des zèbres", "Pourquoi les bois ont-ils des cerfs", "Histoires bêtes" (Editions du Moment) ou encore du " Guide des bécébranchés" (L'Archipel).

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