En rejoignant la Fondation de l’Institut Français de la Mode, le Groupe SEB signe un rapprochement inattendu entre deux univers que tout semble éloigner : l’électroménager d’un côté, la mode et le luxe de l’autre. Mais derrière ce partenariat, se dessine un enjeu plus large, la bataille pour les talents créatifs et la redéfinition de l’art de vivre français comme levier de compétitivité.
Art de vivre à la française : et si l’autocuiseur valait la haute couture ?

Quand on parle d'influence culturelle française dans le monde, l'imaginaire convoque aussitôt un défilé, un parfum, un sac. Rarement une cocotte ou une cafetière, alors même que ces objets accompagnent des millions de foyers et incarnent, eux aussi, un certain rapport français au quotidien. C'est précisément cette hiérarchie implicite que vient bousculer le rapprochement entre le Groupe SEB et la Fondation de l'Institut Français de la Mode (IFM).
Le geste paraît modeste : l'entrée d'un industriel dans le cercle des mécènes d'une école. Il porte pourtant une idée plus vaste. Le soft power français ne se résume pas à la couture, il se déploie aussi dans la manière de recevoir, de cuisiner, de dresser une table, d'équiper une maison. Bref, dans un art de vivre que le monde entier associe à la France, et qui pèse économiquement bien au-delà de la seule mode. La gastronomie, l'hôtellerie, le design, les arts de la table : autant de filières qui prolongent, dans le quotidien, le récit que le luxe porte sur les podiums.
Des champions français sous pression
Encore faut-il que cet atout serve à quelque chose. Or il tombe à pic. Dans l'équipement de la maison comme ailleurs, les champions tricolores affrontent une concurrence mondiale féroce. Les rivaux asiatiques ne se contentent plus de casser les prix. Nombre de marques chinoises, nativement numériques, sont devenues des virtuoses du marketing de la désirabilité sur les réseaux sociaux. Elles maîtrisent les codes de l'esthétique, du storytelling et de la communauté mieux que bien des acteurs installés, et imposent leur tempo à un marché qu'elles ont appris à séduire avant de le conquérir. Sur ce terrain, la guerre des prix est ingagnable et la seule supériorité technique ne suffit plus.
La différence se joue désormais sur l'immatériel : la marque, le design, l'expérience, le sens. C'est là que le capital français de l'art de vivre cesse d'être un ornement pour devenir une arme. Le Groupe SEB, engagé dans un plan de rebond après un exercice 2025 difficile, en a fait une priorité. Pour reconquérir ses marges, il mise autant sur la désirabilité de ses marques que sur son outil industriel. Le groupe, qui revendique un héritage de plus de 165 ans et un portefeuille de noms familiers – Tefal, Moulinex, Krups, Rowenta, WMF –, dispose d'un patrimoine de marques que beaucoup de ses rivaux lui envient. Encore faut-il le faire fructifier. Rejoindre l'IFM, c'est aller puiser, chez ceux qui ont érigé le désir en science, de quoi nourrir cette reconquête.
L'art de vivre, actif stratégique
Le rapprochement a d'ailleurs des allures de retour aux sources. L'IFM a été fondé en 1986 à l'initiative du ministère de l'Industrie. La mode y a toujours été pensée comme une industrie, et l'industrie comme une affaire de création. La cloison entre les deux relevait davantage de l'habitude que de la nécessité. En accueillant un groupe comme SEB, l'institut renoue avec sa vocation première : faire dialoguer la création et la production, le geste artistique et la contrainte industrielle, plutôt que de les opposer.
« Ce partenariat ouvre un dialogue inédit entre une institution de la mode, du luxe et des industries créatives et un grand groupe industriel international », souligne Xavier Romatet, directeur général de l'IFM. Derrière la formule, un constat stratégique : à l'heure où les nations se disputent les imaginaires autant que les marchés, considérer l'objet du quotidien comme un ambassadeur n'a plus rien d'incongru. Une poêle bien dessinée, une bouilloire au design soigné en disent autant sur un pays qu'un sac ou un flacon, et participent du même rayonnement.
Reste à transformer l'intuition en doctrine. Une adhésion ne fait pas une politique. Mais si la France veut défendre ses positions économiques, elle a sans doute intérêt à penser son rayonnement non par secteurs cloisonnés, mais par usages, du tailleur à la table, du parfum à la poêle. Mutualiser les savoir-faire de la mode, du luxe et de l'industrie, partager une même école et une même grammaire de la désirabilité : voilà peut-être l'esquisse d'une stratégie collective, là où chaque filière a longtemps avancé en ordre dispersé. L'art de vivre, longtemps relégué au rang de folklore, pourrait bien être l'un de ses actifs les plus stratégiques.