Le CDI reste la référence du marché du travail français, mais il ne joue plus le même rôle en début de carrière. Selon le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq), la part de jeunes qui sortent durablement du CDI quelques années après leur entrée dans la vie active a nettement progressé, signe d’un rapport plus mobile à l’emploi, mais aussi d’inégalités sectorielles beaucoup plus fortes qu’on ne le croit.
Pourquoi tant de jeunes quittent leur CDI après quelques années

L’étude publiée par le Céreq montre que la hausse des ruptures ne raconte pas une seule histoire. Dans certains secteurs, quitter un CDI revient surtout à changer d’entreprise sans sortir de l’emploi stable. Dans d’autres, la rupture débouche au contraire sur du chômage, de l’inactivité ou une reconversion contrainte. Autrement dit, derrière le même contrat, les trajectoires divergent fortement selon le secteur, le contexte post-Covid et la qualité réelle de l’insertion.
CDI : pourquoi les jeunes ne s’y installent plus durablement
Le constat du Céreq est net. Parmi les jeunes entrés sur le marché du travail en 2017 et qui occupaient un emploi en mars 2020, 58% étaient en CDI. Trois ans plus tard, en 2023, 24% de ceux qui étaient en CDI ne le sont plus et ne sont pas non plus devenus fonctionnaires. Pour la génération 2010, cet indicateur était de 17%, et de 16% pour la génération 2004. La progression est donc marquée.
« Le CDI n’est plus un gage automatique de stabilité » affirme le Céreq. Le contrat à durée indéterminée demeure la norme juridique de l’emploi salarié, mais il ne garantit plus, à lui seul, une installation durable dans une entreprise ou même dans l’emploi stable.
Ce mouvement ne concerne d’ailleurs pas uniquement les jeunes. L’Insee observe qu’en 2023, 18,3% des salariés du privé présents l’année précédente ont quitté leur employeur, soit 1,3 point de plus qu’en 2019, avant la crise sanitaire. L’institut y voit l’hypothèse d’un « changement de comportement pérenne des salariés ». Chez les jeunes, ce phénomène est plus visible encore, car il intervient au moment même où la carrière est censée se consolider.
Une hausse des ruptures, mais pas les mêmes conséquences selon l’emploi
C’est tout l’intérêt du travail du Céreq : montrer qu’il faut distinguer les ruptures choisies des ruptures subies. Dans plusieurs secteurs, la rupture du CDI correspond surtout à une mobilité ascendante ou latérale. L’information-communication, l’industrie, l’architecture-ingénierie ou encore la finance font partie des univers où plus de 70% des jeunes ayant quitté leur CDI en mars 2020 sont encore en CDI en 2023 ou ont rejoint la fonction publique. Ici, la rupture ressemble davantage à une circulation dans l’emploi stable qu’à un décrochage.
Le Céreq précise à ce sujet que les ruptures initiées par les jeunes, démissions ou ruptures conventionnelles demandées par eux, sont plus souvent associées à un maintien ultérieur dans l’emploi stable. En clair, quitter un CDI n’est pas forcément synonyme de fragilisation. Dans certains cas, c’est même un levier de repositionnement professionnel.
Mais cette lecture ne vaut pas partout. L’étude met en lumière des secteurs où la sortie du CDI est beaucoup plus risquée. L’hébergement-restauration concentre les signaux les plus inquiétants : 83% des CDI occupés à trois ans y ont été rompus dans la génération 2017, contre 65% dans la génération 2010, et 44% des jeunes concernés sont sortis durablement de l’emploi stable, contre 27% auparavant. Dans ce secteur, plus de la moitié de ceux qui occupaient un CDI en mars 2020 sont sortis du salariat stable en 2023, et 31% de l’emploi tout court.
Le commerce, les arts et spectacles, la santé humaine et les services administratifs apparaissent eux aussi parmi les secteurs les moins favorables après rupture. Pour les arts et spectacles, la part de sorties durables du CDI atteint 46% dans la génération 2017, contre 26% dans la génération 2010. Dans la santé et l’action médico-sociale, elle grimpe à 27%, contre 14% auparavant. Cela signifie que la hausse des mobilités n’a rien d’uniformément choisi ou confortable.
Jeunes, emploi et rupture : la lecture sectorielle change tout
L’un des apports les plus intéressants de l’étude est de rappeler que la progression du CDI en début de carrière ne suffit pas à rassurer. L’accès au CDI en trois ans de vie active a certes progressé de 8% entre les générations 2010 et 2017, mais cette hausse tient surtout au fait que les jeunes se sont davantage concentrés dans des secteurs où le CDI est fréquent. Cela ne signifie pas que chaque secteur est devenu plus protecteur.
Le cas de la finance est révélateur. Le secteur fait partie de ceux où le CDI reste très présent et où les ruptures sont souvent choisies. Pourtant, la probabilité d’en sortir durablement a fortement augmenté, au point d’être, selon le Céreq, multipliée par quatre entre les deux générations observées. Cela ne débouche pas automatiquement sur du chômage, mais cela montre que la fidélité à l’employeur recule, y compris dans les secteurs les plus qualifiés.
À l’inverse, dans l’administration publique, l’enseignement ou la santé, la rupture du CDI n’obéit pas aux mêmes ressorts. L’exposition à la sortie de l’emploi stable y progresse aussi, mais sur fond de tensions d’effectifs, de fatigue organisationnelle et de conditions de travail parfois dégradées depuis la crise sanitaire. Là encore, le contrat ne dit pas tout : un CDI peut tenir juridiquement tout en devenant économiquement ou socialement peu soutenable.
Ce que cette évolution dit vraiment du rapport des jeunes au travail
Il serait tentant d’y voir la preuve que les jeunes ne veulent plus du CDI. Ce serait aller trop vite. Le Céreq souligne plutôt que les premières années de vie active sont de plus en plus travaillées par des arbitrages entre stabilité, sens, conditions de travail et perspectives sectorielles. Le contrat reste recherché, mais il n’efface plus la question du contenu du poste ni celle des possibilités d’évolution.
Les données générales sur le marché du travail vont dans le même sens. L’Insee a confirmé une hausse des changements d’employeur après la crise, même si cette vague a ensuite reflué en 2024, avec 15,9% des salariés du privé ayant quitté leur employeur, contre 18,3% en 2023. Autrement dit, le pic de mobilité s’atténue, mais il n’efface pas la transformation des attentes, surtout chez les actifs en début de parcours.
Pour les employeurs, le signal est clair. Attirer des jeunes en CDI ne suffit plus. Dans les secteurs où les sorties débouchent encore sur d’autres CDI, l’enjeu est celui de la fidélisation. Dans les secteurs où la rupture se traduit par une sortie du salariat stable, le problème est plus profond : il touche à l’organisation du travail, aux horaires, aux perspectives d’évolution et à la capacité à offrir autre chose qu’une stabilité de façade.
