L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a levé le voile le 12 mai sur les dernières estimations financières du projet Cigéo, le centre industriel de stockage géologique des déchets nucléaires français à Bure, dans la Meuse. L’enjeu, enfermer pendant des milliers d’années les déchets hautement radioactifs issus des activités nucléaires d’EDF, du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et d’Orano. Mais à mesure que le calendrier s’allonge, la facture, elle, ne cesse de grimper.
Nucléaire : le coût du stockage des déchets radioactifs s’envole avec le projet Cigéo

Coût du nucléaire : quand les déchets deviennent un gouffre
La dernière évaluation communiquée par l’Andra est sans ambiguïté. Le coût du projet Cigéo se situe désormais entre 26,1 et 37,5 milliards d’euros, exprimés en euros constants de 2012. Mais une actualisation à l’économie de fin 2023 fait immédiatement grimper la fourchette à entre 33 et 45 milliards d’euros. Pour mémoire, l'État tablait encore en 2016 sur un plafond de 25 milliards d’euros.
L’écart n’est plus marginal, il devient abyssal. La facture, dont le financement repose sur les épaules d’EDF, du CEA et d’Orano, tous majoritairement publics, pourrait bien entraîner un nouveau débat sur la soutenabilité du modèle nucléaire français. La logique du pollueur-payeur continue de s’appliquer, mais elle devient chaque jour un peu plus coûteuse pour le contribuable.
Inflation, fiscalité et aléas techniques : la triple peine du projet Cigéo
Pourquoi une telle envolée ? Selon l’Andra, les facteurs sont multiples. L’agence évoque des hypothèses techniques révisées, des études de conception enrichies par les retours d’expérience des exploitants nucléaires, et des comparaisons avec d'autres grands chantiers souterrains comme le Grand Paris ou la liaison ferroviaire Lyon-Turin. Mais ce n’est pas tout. La fiscalité elle-même joue un rôle structurant dans la flambée des coûts : « Le niveau d'impôts et de taxes retenu peut faire varier la facture de plus ou moins 7,4 milliards d'euros », souligne l’établissement public dans un chiffrage transmis aux autorités.
Et ce n’est pas la seule incertitude. L'incendie déclenché par des militants antinucléaires dans un hôtel proche du site a contraint l’Andra à renforcer les mesures de sécurité, ajoutant encore à l’addition. D’autres frais viennent s’agréger discrètement : fouilles archéologiques, allongement du calendrier, et renforcement des équipes d’ingénierie.
Nucléaire : un projet colossal, un calendrier repoussé
Le centre Cigéo, situé à Bure, est prévu pour accueillir 83 000 m³ de déchets radioactifs non recyclables, stockés dans une zone souterraine de 15 km². L’infrastructure mobilisera à terme 250 km de galeries et couvrira 665 hectares en surface. Le chantier est titanesque, et sa durée l’est tout autant : 150 ans, incluant 120 ans d’exploitation. Initialement envisagée à l’horizon 2035-2040, la mise en service a été décalée « vers 2050 », admet désormais l’Andra. Le premier acte officiel de ce retard assumé se jouera entre fin 2027 et début 2028, avec une « autorisation de création » attendue pour lancer réellement les travaux.
Dans un contexte international, le site de Bure se distingue également par son implantation en terrain argileux, un substrat géologique rare pour un tel projet. « Il n'existe en effet pas de comparable dans le monde en terrain argileux », insiste Gaëlle Saquet, directrice par intérim de l’Andra, citée par Les Échos.
Déchets nucléaires : une équation budgétaire impossible ?
Face à cette dérive, l’Andra tente de limiter la casse. Elle annonce avoir réalisé 3,8 milliards d’euros d’optimisations depuis 2016 et en identifie encore 3,6 milliards de plus. Ces économies reposeraient sur l’allongement des alvéoles, l’augmentation de la densité de stockage, ou encore l’utilisation de matériaux moins onéreux. Mais la promesse est assortie d’un garde-fou : « Nous ne ferons rien de tel si ce n’est pas sûr et validé par l’ASNR [Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection] », rappelle Gaëlle Saquet.
Le gouvernement, de son côté, devra trancher dans un « arrêté coût » attendu d’ici la fin 2025, qui définira le cadre budgétaire de référence pour la suite du projet. Mais dans un pays où la pression fiscale et les besoins énergétiques s’entrechoquent, la question reste entière : jusqu’où sommes-nous prêts à payer pour enterrer nos déchets ?
