Un mois après la déclaration de l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo, Médecins sans frontières alerte sur des lacunes critiques dans la réponse sanitaire. L’organisation humanitaire estime que le virus progresse plus vite que les moyens déployés sur le terrain, et que les chiffres officiels, 782 cas et 181 décès, ne reflètent qu’une partie de la réalité. L’absence de vaccin contre la souche Bundibugyo et les défaillances du dépistage aggravent la situation.
Ebola : médecins sans frontières déplore un manque de prise en charge

Ebola en RDC : une épidémie qui progresse plus vite que la riposte sanitaire
Un mois après la déclaration officielle de l'épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo, l'organisation Médecins sans frontières tire la sonnette d'alarme. L'organisation humanitaire dénonce une réponse sanitaire insuffisante face à la progression rapide du virus Bundibugyo, une souche rare pour laquelle aucun vaccin ni traitement homologué n'existe actuellement. Selon Kate White, coordinatrice médicale d'urgence de MSF en RDC, « un mois après la déclaration d'épidémie, la maladie progresse plus rapidement que la réponse ». L'ampleur réelle de la crise demeure inconnue, tout comme les zones exactes où circule le virus.
Depuis le 15 mai 2026, date à laquelle Kinshasa a officialisé la 17e épidémie d'Ebola de son histoire, le pays de plus de 100 millions d'habitants fait face à une urgence sanitaire d'envergure internationale. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a d'ailleurs déclenché l'alerte sanitaire mondiale deux jours après cette déclaration. Pourtant, selon MSF, les moyens déployés sur le terrain restent en deçà des besoins réels, et de « dangereuses lacunes » compromettent gravement les efforts d'endiguement.
Des chiffres officiels qui ne reflètent qu'une partie de la réalité
Au 15 juin 2026, l'OMS recensait officiellement 782 cas d'Ebola, dont 181 décès, selon les données transmises par les autorités congolaises. Le taux de létalité s'établit ainsi à 23 %, ce qui signifie qu'environ une personne infectée sur quatre succombe à la maladie. Toutefois, Médecins sans frontières affirme sans détour que ces statistiques « ne reflètent probablement qu'une partie de la réalité ». L'absence de moyens de dépistage suffisants, associée à l'insécurité persistante dans l'est du pays, empêche une évaluation fiable de l'étendue de la contamination.
Selon Sud Ouest, l'épidémie se concentre essentiellement dans trois provinces de l'est de la RDC : l'Ituri, qui comptabilise près de 95 % des cas recensés, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Ces territoires, déjà fragilisés par des décennies de conflits armés et de déplacements massifs de populations, ne disposent que d'infrastructures médicales limitées. Dans la région du Nord-Kivu, un seul laboratoire est disponible pour analyser les échantillons sanguins, avec des délais pouvant atteindre plusieurs jours avant l'obtention des résultats.
Le dépistage, maillon faible de la chaîne de réponse
Kate White pointe du doigt les insuffisances criantes en matière de diagnostic : « Le dépistage reste l'une des principales faiblesses de la réponse, malgré des améliorations récentes des capacités de laboratoire et l'arrivée de centaines de tests mobiles dans l'est de la RDC, spécifiquement conçus pour le virus Bundibugyo ». L'ONG indique que de nombreuses zones, notamment celles touchées par l'insécurité, ont encore un accès limité à ces tests. Les centres de traitement continuent d'attendre longtemps les résultats, retardant l'isolement des malades et favorisant la propagation du virus.
D'après Le Figaro Santé, MSF observe également que la plupart des centres de traitement en Ituri sont débordés. Un grand nombre de patients se présentent à un stade déjà avancé de la maladie, et la majorité n'ont jamais été identifiés ni suivis comme contacts avant de se présenter aux soins. L'absence de système de détection précoce et de suivi épidémiologique rigoureux compromet gravement l'efficacité de la riposte.
Par ailleurs, l'OMS a livré le 15 juin 16,5 tonnes de fournitures médicales en provenance de Dubaï, acheminées via l'Ouganda. Ce matériel comprend des équipements de protection individuelle, des médicaments et des dispositifs de désinfection, destinés à protéger le personnel soignant et à améliorer la prise en charge clinique. Deux semaines auparavant, 4,6 tonnes de fournitures d'urgence et plus de 2 000 tests RadiOne avaient déjà été acheminés. Ces tests permettent un diagnostic rapide, un atout décisif pour isoler les cas et freiner la transmission.
La méfiance des populations locales complique la réponse
Au-delà des contraintes logistiques et matérielles, MSF souligne un obstacle majeur : la méfiance des communautés locales. En Ituri, où se concentre l'essentiel des cas, l'organisation a constaté « de la peur et de la méfiance parmi les habitants face à l'arrivée soudaine des équipes de réponse Ebola ». Frédéric Lai Manantsoa, coordinateur d'urgence de MSF en RDC, insiste sur la nécessité d'un engagement communautaire authentique : « Mettre en place des activités et expliquer la maladie ne suffit pas à instaurer la confiance, il faut aussi écouter les préoccupations de la population, et l'inclure pleinement dans la manière de façonner la réponse ».
Les précédentes épidémies d'Ebola en RDC ont montré combien la défiance envers les autorités sanitaires et les acteurs internationaux peut entraver les efforts d'endiguement. Dans un contexte marqué par des années de conflits, d'exactions et de déplacements forcés, les populations restent méfiantes à l'égard des interventions extérieures. Pour MSF, il est urgent d'adapter les stratégies de communication et de mobilisation sociale, en associant les leaders communautaires et en respectant les pratiques culturelles locales.
Une fenêtre de tir qui se referme rapidement
Selon Frédéric Lai Manantsoa, « cette épidémie peut encore être maîtrisée, mais plus nous attendons, plus la marge de manœuvre se réduit ». L'absence de traitement homologué contre la souche Bundibugyo complique encore davantage la situation. Contrairement aux souches Zaïre et Soudan, pour lesquelles des traitements expérimentaux ont été développés lors de précédentes flambées épidémiques, la souche Bundibugyo reste largement méconnue. Les équipes médicales doivent se contenter de soins de soutien, destinés à maintenir les fonctions vitales des patients en attendant que leur système immunitaire parvienne à combattre le virus.
L'OMS a indiqué vendredi dernier que l'épidémie continuait de se propager en RDC, mais a souligné que « la situation s'améliore » sur le traçage des contacts. Le pourcentage de contacts correctement tracés est passé de 45 % début juin à un peu plus de 70 % à la mi-juin. Malgré cette amélioration, MSF estime qu'elle demeure insuffisante pour contenir la propagation du virus. L'organisation appelle à un renforcement massif des moyens humains et matériels sur le terrain, ainsi qu'à une meilleure coordination entre les différents acteurs de la réponse.
Les leçons de l'épidémie d'Afrique de l'Ouest pas totalement retenues
MSF avait été l'un des critiques les plus virulents de l'OMS lors de la grande épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest, entre fin 2013 et 2016. L'organisation reprochait alors à l'agence onusienne sa lenteur à réagir face à une crise sanitaire d'une ampleur inédite. Cette épidémie, la plus violente de l'histoire, avait causé plus de 11 300 morts sur quelque 29 000 cas recensés, à plus de 99 % en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Les systèmes de santé de ces trois pays avaient été submergés, et la communauté internationale avait mis plusieurs mois à organiser une réponse coordonnée.
Aujourd'hui, MSF craint qu'une partie des leçons de cette tragédie n'aient pas été pleinement intégrées. L'organisation insiste sur l'urgence d'une réponse « à la hauteur de la crise en cours », incluant : un renforcement massif des capacités de dépistage, avec un déploiement accéléré de tests rapides dans toutes les zones touchées, y compris les plus reculées, une amélioration de la surveillance épidémiologique et du suivi des contacts, pour identifier rapidement les chaînes de transmission, un engagement communautaire authentique, respectueux des préoccupations et des pratiques locales, un maintien des soins de santé courants, pour éviter que l'épidémie d'Ebola n'entraîne une crise sanitaire plus large, touchant également les femmes enceintes, les enfants nécessitant des vaccinations et les patients atteints de paludisme ou de choléra.
Une situation aux répercussions économiques et sociales lourdes
Au-delà de l'urgence sanitaire immédiate, l'épidémie d'Ebola en RDC pèse lourdement sur l'économie locale et sur les moyens de subsistance des populations. Les restrictions de mouvement, la fermeture de marchés, la désorganisation des circuits commerciaux et la mobilisation prioritaire des ressources sanitaires vers la lutte contre le virus fragilisent encore davantage un tissu économique déjà précaire. Les petits commerçants, les agriculteurs et les artisans subissent de plein fouet les conséquences de la crise, tandis que les investissements dans les infrastructures et les services de base sont gelés ou reportés.
Pour les autorités congolaises, l'enjeu est double : contenir l'épidémie tout en limitant les dégâts collatéraux sur l'économie et la cohésion sociale. Un défi d'autant plus complexe que la RDC doit également gérer des tensions politiques internes, comme en témoigne l'adoption controversée, le 15 juin, d'une proposition de loi portant organisation d'un référendum par le Sénat, dans un contexte d'opposition virulente et de manifestations réprimées à Kinshasa.
Kate White conclut son appel par un avertissement clair : « Personne ne connaît l'ampleur réelle de l'épidémie en RDC, ni quelles sont précisément les zones où le virus circule ». Face à cette incertitude et à la rapidité de propagation du virus, MSF exhorte l'ensemble des acteurs impliqués, autorités nationales, partenaires internationaux et organisations humanitaires, à tout mettre en œuvre pour faciliter la circulation des personnels de santé et des fournitures médicales. L'organisation envoie actuellement des équipes dans des zones plus reculées et instables, afin d'améliorer les capacités de détection et de réponse là où des alertes sont signalées. Mais sans un engagement massif et coordonné, la fenêtre de tir pour maîtriser cette épidémie pourrait bien se refermer définitivement.