Addiction aux écrans : les gouvernements appelés à agir comme pour le tabac

Une vaste étude internationale publiée dans The Lancet, analysant plus de neuf millions de participants, établit que l’addiction aux écrans chez les enfants et jeunes adultes constitue un problème de santé publique majeur. Les chercheurs documentent des retards de développement, des troubles du sommeil, des problèmes de santé mentale et appellent à une intervention gouvernementale comparable à celle menée contre le tabagisme.

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By Adélaïde Motte Published on 5 octobre 2026 15h00
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Addiction aux écrans : les gouvernements appelés à agir comme pour le tabac - © Economie Matin
2 790Les chercheurs ont analysé 2 790 études, impliquant plus de neuf millions de participants dans le monde

Les écrans sont devenus omniprésents dans la vie des enfants et adolescents du monde entier. Toutefois, cette présence massive cache une réalité préoccupante : l'addiction aux dispositifs numériques chez les jeunes est désormais un enjeu de santé publique majeur, selon des recherches récentes publiées dans The Lancet. Andrea Chrysanthou, présidente du groupe canadien Children First Canada, illustre ce problème à travers son expérience personnelle : « Mon fils comprend qu'il est accro. Il m'a demandé de l'aide pour arrêter, mais dès que j'ai le dos tourné, il recommence », explique-t-elle. Son fils Nathaniel, âgé de 13 ans, symbolise cette génération capturée par les écrans, malgré une conscience claire du problème.

Neuf millions de participants étudiés : des conclusions sans appel

Les chercheurs ont analysé 2 790 études, impliquant plus de neuf millions de participants dans le monde, et ont conclu que le temps excessif passé devant les écrans a un impact profond sur le développement et la santé des jeunes. Jay Shaw, coauteur de l'étude et professeur assistant à l'Université de Toronto, alerte sur l'urgence de la situation : « Les dommages associés à l'utilisation des médias numériques sont devenus clairs, surtout pour les jeunes. »

L'analyse identifie deux groupes d'âge vulnérables. Les moins de 10 ans, exposés longuement aux écrans, connaissent des troubles du sommeil et un développement cognitif, émotionnel et social perturbé. Quant aux jeunes de 10 à 24 ans, ils sont confrontés à un éventail de problèmes : santé mentale, réduction de l'activité physique, abus de substances, automutilation et idées suicidaires.

Des retards de développement alarmants chez les plus jeunes

Les nourrissons sont particulièrement affectés par la surconsommation d'écrans. Le développement cérébral, très plastique durant les premières années, est perturbé par une exposition excessive, affectant l'attention, l'acquisition du langage et les compétences sociales. Le Dr Rachel Mitchell, psychiatre, souligne : « La plupart des applications et plateformes numériques ne sont pas conçues pour les jeunes. Les enfants de moins de cinq ans et les adolescents ont un cerveau encore en développement, les rendant vulnérables. »

Le concept de « brain rot », mot de l'année 2024 selon l'Université d'Oxford, reflète ces préoccupations. Comme l'indique Le Progrès, il s'agit de « la détérioration supposée de l'état mental ou intellectuel d'une personne due à une surconsommation de contenus en ligne insignifiants ». L'usage du terme a augmenté de 230 % entre 2023 et 2024, soulignant une prise de conscience croissante.

Un catalogue inquiétant de problèmes de santé

Les chercheurs turcs, dont Mustafa Gül de l'Université Kahramanmaras Sütçü İmam, ont dressé une liste des risques pour la santé cognitive, surtout chez les adolescents et jeunes adultes. L'altération du développement cérébral a des effets durables sur la structure du cerveau. Les troubles cognitifs, comportementaux et émotionnels se multiplient, la diminution de l'estime de soi s'accompagne d'une augmentation des troubles de santé mentale et des addictions. La concentration et la mémoire se dégradent, augmentant le risque de déclin cognitif prématuré.

Le Dr Mitchell met en avant la dimension neurologique : « Les adultes ont des lobes frontaux développés pour se réguler, et même eux échouent. Pourquoi attendre des enfants qu'ils y parviennent ? » Les plateformes numériques utilisent des stratégies sophistiquées pour capter l'attention, rendant l'environnement très addictif.

Un appel à l'intervention des pouvoirs publics

Face à l'ampleur du phénomène, les chercheurs appellent à une intervention gouvernementale similaire à celle contre le tabagisme. Shaw compare : « Si nous ne réagissons pas, les technologies numériques pourraient devenir plus nuisibles que bénéfiques pour la santé publique. C'est peut-être notre "moment Big Tobacco" avec la technologie. » En août, Meta a accepté de limiter l'âge d'accès sur Facebook et Instagram aux États-Unis dans le cadre d'un règlement collectif de 18 milliards de dollars, le plus important en dehors des accords avec l'industrie du tabac des années 1990.

Le Dr Mitchell nuance cependant la comparaison : contrairement au tabac, les dispositifs numériques offrent des bénéfices, comme l'orientation en ville, souligne-t-elle. L'étude de The Lancet note les bénéfices des médias numériques pour l'éducation lorsqu'ils sont utilisés modérément.

L'opacité des géants technologiques entrave la recherche

Un obstacle majeur à la compréhension du phénomène est l'absence d'accès aux données des utilisateurs détenues par les grandes entreprises technologiques. Shaw et ses collègues soulignent que sans ces informations, il est difficile de saisir l'impact réel sur le bien-être des jeunes. Meta, TikTok et Google ne sont pas tenus de partager ces données ni d'expliquer comment leurs algorithmes favorisent une utilisation prolongée.

« Il est moralement et éthiquement difficile d'accepter que ces données ne soient pas accessibles », déplore le Dr Mitchell. Au Canada, le projet de loi C-34 sur la sécurité des médias sociaux pourrait obliger les plateformes à fournir aux chercheurs un accès aux données électroniques et à restreindre les comptes des enfants de moins de 16 ans, sauf si des garanties adéquates sont mises en place.

Des solutions à plusieurs niveaux pour enrayer le phénomène

Chrysanthou souligne la nécessité d'une responsabilité partagée : « Les entreprises et les plateformes doivent rendre leurs plateformes sûres. » Les parents ne peuvent être seuls face à ce phénomène. Certaines entreprises ont déjà introduit des outils pour aider à réduire le temps passé par les enfants sur les réseaux sociaux. TikTok limite par défaut l'utilisation à une heure pour les 13-17 ans, bien que ce paramètre puisse être modifié. Snap Inc., société mère de Snapchat, s'est dite ouverte à des restrictions de temps pour les adolescents.

Le chercheur turc Mustafa Gül recommande aux écoles de limiter l'utilisation des téléphones durant certaines heures pour réduire les distractions et de surveiller le temps d'écran des élèves pour accroître la sensibilisation. Cette approche s'apparente à celle des consommateurs reprenant le contrôle de leurs abonnements numériques.

Le problème dépasse le cadre familial ou scolaire. Avec près de deux milliards de jeunes de moins de 15 ans dans le monde, l'addiction aux écrans constitue un défi sanitaire majeur du XXIe siècle. Les chercheurs espèrent que leurs travaux aideront les gouvernements à élaborer des politiques de santé publique adaptées pour contrer les effets potentiellement néfastes de la surutilisation des médias numériques. Alors que les applications intègrent toujours plus de publicités, il est urgent d'agir de manière coordonnée entre pouvoirs publics, entreprises, écoles et familles pour protéger la santé mentale et physique d'une génération dont l'avenir se joue aussi derrière les écrans.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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