Spatial : l’Europe ne gagnera pas la bataille des lanceurs sans maîtriser ses briques électroniques

On parle beaucoup des lanceurs, des constellations, des grands programmes et des promesses du New Space. On commente les retards, les succès commerciaux, les annonces d’investissements, les rivalités entre puissances. Mais, dans le spatial, une autre bataille se joue, beaucoup moins visible et pourtant décisive : celle des briques technologiques qui permettent de faire fonctionner, piloter, alimenter et fiabiliser l’ensemble.

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By Frédéric Vittrant Published on 19 octobre 2026 6h13
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Spatial : l’Europe ne gagnera pas la bataille des lanceurs sans maîtriser ses briques électroniques - © Economie Matin

L'électronique de puissance fait partie de ces fonctions peu exposées. Elle n'a pas la visibilité d'un moteur, d'une charge utile ou d'un pas de tir. Pourtant, elle est partout. Dans un lanceur, elle alimente les systèmes critiques, accompagne le pilotage, sécurise les fonctions de bord. Dans un satellite, elle fait le lien entre les panneaux solaires, les batteries et les équipements embarqués. Sans elle, rien ne part, rien ne s'oriente, rien ne tient dans la durée.

Ce constat n'a rien de nouveau. Ce qui change, en revanche, c'est le rythme. Le spatial européen entre dans une phase où la question n'est plus seulement de savoir concevoir des systèmes fiables. Il faut aussi être capable de les produire plus vite, de les faire évoluer plus rapidement et de réduire le temps qui sépare l'innovation de son intégration opérationnelle. Ariane 6 est engagée dans une montée en cadence, avec un objectif de 7 à 8 lancements en 2026 puis 10 en 2027, tandis que l'ESA pousse en parallèle de nouveaux acteurs via son European Launcher Challenge pour élargir l'offre européenne d'accès à l'espace.

C'est là que se situe le vrai point de tension. Pendant longtemps, l'industrie spatiale a logiquement privilégié les solutions les plus éprouvées, avec des cycles longs, des standards élevés et une forte aversion au risque. Cette culture a produit des succès majeurs. Mais elle montre aussi ses limites dans un environnement où les acteurs les plus offensifs gagnent d'abord par la vitesse d'itération, la maîtrise des coûts et la capacité à industrialiser. SpaceX a imposé cette logique depuis des années. En Europe, la réponse reste encore fragmentée, même si de nouveaux entrants montent en puissance, comme le montre par exemple la levée de 180 millions d'euros annoncée début mars par PLD Space.

Dans ce contexte, l'enjeu n'est pas de copier le modèle américain. Il est de comprendre qu'une filière ne reste compétitive que si elle entretient ses briques critiques par du marché, du volume et de la projection industrielle. Une compétence qui n'est plus exercée finit toujours par se déplacer ailleurs. C'est particulièrement vrai dans des domaines exigeants comme l'électronique de puissance, où l'on ne parle pas seulement de composants, mais aussi de savoir-faire très concrets : architecture, qualification, intégration, tenue en environnement contraint, fiabilité, choix des bons compromis entre performance, compacité et robustesse.

La question devient alors simple : comment l'Europe peut-elle accélérer sans renoncer à ses exigences ? Une partie de la réponse se trouve dans notre capacité à faire entrer plus vite dans le spatial des innovations déjà à l'œuvre dans d'autres secteurs industriels. Les avancées dans les semi-conducteurs de puissance, notamment autour du carbure de silicium et du nitrure de gallium, permettent de concevoir des systèmes plus compacts, plus sobres en pertes, plus efficaces thermiquement. Encore faut-il savoir les qualifier, les adapter et les fiabiliser pour des usages spatiaux. C'est précisément dans cette translation entre innovation civile et contrainte spatiale que se joue aujourd'hui une part importante de la compétitivité européenne.

Le sujet est d'autant plus stratégique que l'Europe souffre d'un handicap silencieux : elle reste insuffisamment alimentée en volumes. Or sans volumes, il n'y a ni baisse durable des coûts, ni standardisation utile, ni courbe d'apprentissage suffisante. Tant que trop d'équipements resteront développés en logique quasi unitaire, ou avec des interfaces trop spécifiques, il sera difficile de franchir un cap industriel. À l'inverse, si l'écosystème européen crée davantage de débouchés, davantage de récurrence et davantage de continuité entre grands programmes et nouveaux entrants, alors la filière pourra consolider ses compétences, attirer les talents et investir plus vite dans les technologies de prochaine génération.

C'est aussi une question de lecture stratégique. On réduit souvent la souveraineté à l'origine géographique d'un programme ou à la nationalité d'un maître d'œuvre. En réalité, elle se mesure aussi à la profondeur de la chaîne de valeur que l'on est capable de faire vivre chez soi. Être souverain, ce n'est pas seulement assembler en Europe. C'est aussi y conserver la capacité à concevoir les fonctions critiques, à sécuriser leur évolution, à en maîtriser les performances et à ne pas dépendre, au moment décisif, d'une compétence ou d'un fournisseur que l'on aura laissé s'éroder.

Le spatial européen n'a pas besoin d'un débat abstrait de plus. Il a besoin d'une doctrine industrielle plus lisible sur ce qu'il faut protéger, financer, standardiser et accélérer. Cela vaut pour les lanceurs. Cela vaut pour les satellites. Cela vaut aussi pour toutes ces technologies moins visibles sans lesquelles aucun programme ne tient réellement ses promesses.

La question n'est donc plus seulement de savoir si l'Europe veut rester une puissance spatiale. Elle doit maintenant décider si elle veut aussi se donner les moyens industriels d'aller plus vite. Car dans les années qui viennent, la différence ne se fera pas uniquement sur la qualité des ambitions affichées. Elle se fera sur la capacité à transformer plus rapidement l'expertise en cadence, et la cadence en autonomie durable.

Frederic Vittrant Directeur Buds (1) (1) (1) (1) (1) (1)

Watt & Well, directeur de la BU Defense&Space

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