Fraude sociale : de nouvelles mesures pour récupérer des milliards

Suspensions d’allocations, relevés téléphoniques, contrôles renforcés des entreprises : face à une fraude sociale estimée à plusieurs milliards d’euros chaque année, dont la majorité du fait des entreprises fraudeuses, le gouvernement durcit le ton. Au cœur des annonces, une promesse de fermeté assumée, mais aussi une question centrale : ces nouveaux contrôles contre la fraude sociale seront-ils réellement efficaces ou surtout un effet d’annonce ?

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 9 février 2026 6h41
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Fraude sociale : de nouvelles mesures pour récupérer des milliards - © Economie Matin
14 MILLIARDS €La fraude sociale est estimée à 14 milliards d'euros par an en France.

Comme souvent, la fraude sociale s’est imposée au centre du débat politique après les déclarations du ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, favorable à la suspension des allocations en cas de suspicion sérieuse. Dans un contexte de finances publiques sous tension, le gouvernement affirme vouloir reprendre la main sur un phénomène ancien, coûteux, et présenté comme une menace directe pour la solidarité nationale.

Une fraude sociale jugée massive en France

La fraude sociale est désormais décrite par l’exécutif comme un problème structurel. Selon les données citées par le ministre du Travail, elle atteindrait environ 14 milliards d’euros par an en France. Autrement dit, la fraude pèserait autant que certains grands postes budgétaires de l’État. Le gouvernement justifie donc un durcissement sans précédent des contrôles et des sanctions, au nom de l’équité entre cotisants et bénéficiaires.

Toutefois, cette fraude sociale n’est pas répartie de manière uniforme. D’après la répartition évoquée par le ministre, 52 % de la fraude sociale serait liée au travail dissimulé, donc majoritairement imputable aux entreprises, soit plus de 7 milliards d’euros. Les assurés sociaux représenteraient 36 % des montants en jeu, tandis que les professionnels de santé compteraient pour 12 %. Ces chiffres bousculent une idée reçue tenace : non, la fraude sociale ne serait pas d’abord le fait des allocataires les plus précaires, mais bien d’acteurs économiques organisés.

Pourtant, malgré cette répartition, l’attention médiatique se concentre largement sur les bénéficiaires d’allocations accusés de tous les maux. Le ministre du Travail a ainsi cité en priorité deux types de fraude sociale : la perception d’indemnités chômage tout en résidant à l’étranger, et le versement de pensions de retraite après le décès du bénéficiaire. Ces situations, bien que minoritaires en volume, frappent l’opinion publique par leur dimension symbolique et nourrissent la volonté politique d’afficher une réponse ferme tout en protégeant les entreprises.

Suspensions d’allocations et relevés téléphoniques : un arsenal inédit contre la fraude

Au cœur du projet gouvernemental figure une mesure très controversée : la suspension des allocations en cas de suspicion sérieuse de fraude sociale. « Je suis favorable, pour ma part, à ce que l’on prenne des mesures conservatoires en cas de suspicion sérieuse de fraude, c’est-à-dire avec des éléments probants », a déclaré Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail, dans un entretien relayé par Le Parisien. Il y aura, annonce le ministre, une « suspension des allocations, le temps de l’enquête ».

Concrètement, la fraude sociale ne serait plus sanctionnée uniquement a posteriori. Désormais, dès lors qu’une suspicion sérieuse serait établie, les allocations pourraient être interrompues temporairement. Pour le gouvernement, il s’agit d’éviter que des sommes continuent d’être versées alors qu’une enquête est en cours. Pour ses détracteurs, en revanche, cette logique inverse la présomption d’innocence et expose des allocataires de bonne foi à des suspensions brutales.

Autre nouveauté majeure : l’accès possible aux relevés téléphoniques. Le texte adopté au Sénat en novembre prévoit que France Travail puisse utiliser des données de téléphonie pour vérifier le lieu de résidence des allocataires. L’objectif affiché est clair : lutter contre les fraudes à la résidence, notamment celles consistant à percevoir des allocations chômage depuis l’étranger. Le gouvernement assure que cet accès serait strictement encadré et limité à des cas précis dans lesquels la fraude sociale est suspectée.

Dans la même logique, le ministre du Travail a évoqué le recours à la biométrie via téléphone portable pour vérifier l’identité des bénéficiaires de prestations. Selon les déclarations rapportées par Le Parisien, l’État travaillerait sur des dispositifs permettant de confirmer que la personne percevant l’allocation est bien celle qui y a droit. Par ailleurs, pour les retraités résidant à l’étranger, les autorités consulaires devraient organiser plusieurs fois par an des rendez-vous en présentiel afin de s’assurer que les bénéficiaires sont toujours en vie.

Fraude sociale : Les entreprises aussi vont être mieux contrôlées

Si la fraude sociale est souvent associée aux allocataires, le gouvernement affirme vouloir frapper fort du côté des entreprises. Le projet de loi contre les fraudes sociales et fiscales introduit notamment une notion de « flagrance » en matière de fraude aux cotisations sociales. Jusqu’à présent, un délai d’environ quinze jours était nécessaire avant de pouvoir bloquer les comptes d’une entreprise suspectée. Désormais, ce blocage pourrait intervenir immédiatement.

Cette mesure vise explicitement des montages frauduleux sophistiqués. « Certaines entreprises ont le temps de disparaître avec leur trésorerie », a déclaré le ministre du Travail, selon La Tribune. En supprimant les délais, l’exécutif espère empêcher ces stratégies d’évitement et récupérer plus rapidement les sommes dues. À terme, le gouvernement affirme viser jusqu’à 3 milliards d’euros de recettes supplémentaires, dont environ 1 milliard d’euros dès la première année d’application du texte, selon les chiffres avancés par Jean-Pierre Farandou.

Reste une interrogation majeure : ces nouveaux contrôles contre la fraude sociale seront-ils réellement utiles ? Sur le papier, l’arsenal paraît impressionnant. Toutefois, plusieurs spécialistes rappellent que l’efficacité dépendra avant tout des moyens humains et techniques accordés aux organismes de contrôle. Sans effectifs suffisants, l’accès aux relevés téléphoniques ou la suspension des allocations risquent de rester des outils symboliques plus qu’opérationnels.

De plus, le ciblage des allocataires soulève un débat politique et social. Alors que plus de la moitié de la fraude sociale serait le fait du travail dissimulé, certains observateurs estiment que l’accent mis sur les bénéficiaires d’allocations répond davantage à une logique de communication à un an de la Présidentielle 2027 qu’à une stricte rationalité budgétaire. Le gouvernement, de son côté, assume ce choix et insiste sur la nécessité de restaurer la confiance dans le système de solidarité. L’examen du projet de loi à l’Assemblée nationale, prévu entre le 24 et le 27 février 2026, s’annonce décisif.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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