Alors que l’État déploie un assistant IA souverain pour un million d’agents publics, le secteur agricole français fait face aux mêmes enjeux de souveraineté numérique et de maîtrise des données stratégiques.
IA souveraine en agriculture : « Nous ne pouvons plus dépendre de technologies étrangères »

Le gouvernement vient d'annoncer le déploiement d'un assistant IA souverain auprès d'un million d'agents de l'État, tandis que la DGSI rompt son contrat avec Palantir au profit d'un acteur français. Pour Guillaume Roger, cofondateur d'Ekumen, un système d'agents IA pour le secteur agricole, la logique de souveraineté numérique vaut tout autant pour l'agriculture, qui demeure l'un des grands atouts stratégiques de la France.
« Lorsque des assistants intelligents deviennent des outils du quotidien, la question n'est plus uniquement celle de la performance technologique. Elle devient aussi celle de la maîtrise des données, des modèles et des référentiels qui structurent les décisions », explique Guillaume Roger. « Si les outils qui guideront demain les décisions agricoles sont conçus à l'étranger, quelles données exploiteront-ils ? Quelle vision de l'agriculture porteront-ils ? Quelles recommandations produiront-ils ? »
Un rapport qui acte une transformation déjà en cours
Le rapport du CGAAER (Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux) acte ce que le terrain observait déjà : l'IA agentique va transformer en profondeur les métiers agricoles. Mais la vraie question n'est plus « si », elle est « comment ».
« Le secteur a largement dépassé le stade du scepticisme. Coopératives, chambres d'agriculture, industriels : tous savent désormais que l'IA agentique va redéfinir leurs façons de travailler, de transmettre les savoirs et d'accompagner les exploitants », souligne Guillaume Roger. « Ce qui change avec ce rapport, c'est la reconnaissance institutionnelle d'un fait déjà tangible sur le terrain. »
Selon lui, la vraie question posée par le rapport concerne la méthode et la souveraineté. « Si les assistants intelligents qui guideront demain les décisions agricoles françaises sont conçus ailleurs, sur d'autres données, avec d'autres logiques agronomiques, nous perdons la main sur des choix stratégiques : quelles pratiques recommander, quelles filières privilégier, quels équilibres territoriaux préserver. C'est un sujet de souveraineté alimentaire autant que numérique. »
Trois enjeux superposés
Guillaume Roger identifie trois enjeux majeurs pour le secteur. Le premier est démographique et concerne la transmission de compétences : plus d'un tiers des exploitations partiront à la retraite d'ici 2030, selon l'INRAE. Un besoin urgent d'outils capables de capitaliser et de diffuser l'expertise agronomique apparaît, plutôt que de la voir partir avec les générations qui s'en vont.
Le deuxième enjeu touche le métier de conseil lui-même. « Historiquement, sa valeur reposait sur la détention d'un savoir rare. Demain, elle reposera sur la capacité à mobiliser rapidement l'information pertinente et à la contextualiser pour chaque exploitation, chaque écosystème pédoclimatique », analyse Guillaume Roger. « L'IA ne remplace pas l'expertise humaine, elle la rend plus réactive et plus précise. »
Le troisième enjeu, plus structurel, est celui de la souveraineté des systèmes. La compétition internationale est déjà engagée, plusieurs pays investissent massivement sur ces technologies appliquées à l'agriculture. « Si nous n'investissons pas dans nos propres infrastructures de données et nos propres modèles, nous laisserons d'autres définir les standards qui s'imposeront à notre agriculture », prévient le cofondateur d'Ekumen.
Enfin, un enjeu plus opérationnel et immédiat : libérer du temps. Une part considérable du temps des professionnels agricoles reste absorbée par des tâches administratives (facturation, traçabilité, reporting). Automatiser une partie de ces tâches permet de recentrer les équipes sur leur cœur de métier.
Des premiers résultats mesurables
Sur un premier déploiement mené avec une coopérative céréalière, Ekumen a mesuré une division par 15 du temps consacré aux comptes-rendus de visite terrain, grâce à un outil de saisie vocale intégré directement dans le geste métier du conseiller. Plus significatif encore : le taux d'adoption a atteint 100% sur le panel de conseillers équipés, ce qui est rare pour un nouvel outil numérique en agriculture.
« L'IA n'est adoptée massivement que lorsqu'elle s'insère dans un usage existant, sans imposer de rupture dans les habitudes de travail », analyse Guillaume Roger.
Ekumen est aujourd'hui en phase de déploiement à plus grande échelle auprès de réseaux de conseillers agricoles, avec des cohortes de plusieurs dizaines de conseillers, et prépare un déploiement avec l'une des grandes coopératives céréalières françaises à horizon septembre. Les chiffres restent à consolider sur des volumes plus larges, mais la tendance est claire : quand l'outil est pensé à partir du métier, l'adoption suit.
