Le Dr Gonzague Facon, Directeur Médical du groupement Point Vision, nous explique pourquoi retarder les rendez-vous chez les ophtalmologues revient à prendre un risque majeur pour sa santé.
Gonzague Facon : « en ophtalmologie, beaucoup de maladies peuvent évoluer longtemps sans signaux »
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Published on 1 juillet 2026 13h49

75 % des Français souffrent de troubles visuels, 50 % de myopes en 2050 : épidémie ou meilleur diagnostic ?
C’est probablement les deux, mais il faut être très clair : pour la myopie, on parle bien d’une vraie progression, pas seulement d’un meilleur dépistage. On ne peut négliger sa myopie : un enfant réellement myope ne peut pas voir le tableau dès le début de la myopie au delà du premier rang. Un myope ne peut pas « tricher »
Aussi, nous diagnostiquons mieux qu’avant, bien sûr, parce que les patients consultent davantage, les enfants sont mieux suivis, les technologies sont meilleures : augmentation du dépistage scolaire, matériel chez les pédiatres, les généralistes, moins de délai en ophtalmologie et délégations de tâches multiples envers les orthoptistes et opticiens.
Mais la myopie augmente réellement, notamment chez les jeunes. Nos modes de vie ont changé : beaucoup de temps en vision de près, beaucoup d’écrans (la cause n’est pas les écrans en soi mais plutôt la lecture de près), moins de temps dehors, moins de lumière naturelle.
Donc ce n’est pas une épidémie au sens infectieux du terme, mais c’est un vrai phénomène de société. Et pour nous, médecins, c’est un enjeu de santé publique, parce qu’une forte myopie n’est pas seulement une histoire de lunettes épaisses : elle augmente aussi le risque de maladies de la rétine, de glaucome ou de complications plus tard dans la vie. Elle rend aussi plus compliqué l’accès aux lentilles de contact et à la chirurgie réfractive au laser.
7 Français sur 10 auraient déjà renoncé à une consultation ophtalmologique : conséquences concrètes ?
Le problème, c’est qu’en ophtalmologie, beaucoup de maladies peuvent évoluer longtemps sans signaux et sans douleur. C'est une bombe à retardement silencieuse. Quand quelqu'un renonce à consulter un ophtalmologue, c'est possiblement laisser une pathologie s'installer sans bruit.
Le glaucome, secondaire à une hypertension oculaire par exemple, détruit le nerf optique progressivement, sans douleur, sans signal d'alarme évident. Quand le patient consulte enfin, parfois 30 à 40% du champ visuel est déjà perdu et cela est irréversible. Alors qu’une simple mesure de la pression oculaire, en une seconde, avec du matériel adapté, lors d’une consultation permet de l’éviter. Idem pour la DMLA, première cause de cécité après 50 ans : détectée tôt, on peut la freiner ; détectée tard, les dégâts sont parfois irréversibles ou tout juste arrêtables sans retour en arrière.
Le renoncement aux soins visuels, c'est aussi une conséquence économique directe : des lunettes inadaptées qui font échouer un enfant à l’école, un conducteur qui ne voit plus correctement la nuit, un senior qui chute parce qu'il ne distingue plus les marches. La vision, c'est 80% des informations que capte notre cerveau. La négliger, c'est dégrader toute la qualité de vie et in fine, alourdir les coûts pour la collectivité.
Dysfonctionnements du système visuel en France : le privé devient-il indispensable ?
Le système français a de grandes qualités, mais il est sous tension. La demande explose : vieillissement de la population, augmentation de la myopie, travail sur écrans, diabète, maladies chroniques, cataractes etc. En face, le nombre d’ophtalmologistes disponibles n’a pas évolué au même rythme que la demande pendant des années. La population de médecins spécialistes s’est stabilisée et tend maintenant à augmenter avec la disparition du numérus clausus. Le privé n’est pas là pour remplacer le service public. Les deux sont complémentaires. Il est là pour compléter l’offre et organiser différemment l’accès aux soins.
Chez Point Vision, notre logique est simple : des centres multi-professionnels où ophtalmologistes, orthoptistes et secrétaires médicales travaillent ensemble, assistés par des outils numériques si possibles boostés à l’IA et plateaux techniques de dernière génération. Le médecin garde la responsabilité médicale, mais tout ce qui peut être protocolisé ou préparé en amont l’est. Cela permet de voir un peu plus de patients tout en les examinant mieux, sans baisser la qualité.
Donc oui, les réseaux privés organisés sont devenus indispensables, à condition qu’ils restent médicaux dans leur gouvernance et exigeants dans leur qualité, pour éviter des dérives des centres de santé qui ont faits les grands titres ces derniers mois / années.
En été, quelles erreurs fréquentes et dangereuses observez-vous ?
L’été, les yeux sont exposés à tout : UV, sable, vent, chlore, sel, climatisation, écrans, fatigue.
L'été, nous voyons arriver aux urgences ophtalmologiques des patients qui ont fait des choses qui semblent anodines mais qui peuvent avoir des conséquences graves. Le grand classique : regarder une éclipse solaire (attention la prochaine éclipse solaire est le 12 août 2026 !) : la rétine n'a pas de récepteurs de douleur : on brûle ses cellules visuelles sans le sentir, et on s'en rend compte le lendemain matin en se réveillant avec une tache noire au centre du champ visuel. C'est ce qu'on appelle une brûlure maculaire solaire, et elle peut être permanente. Autre erreur fréquente : les traumatismes oculaires lors d'activités sportives : balle de tennis, volant de badminton, élastique de masque de plongée, sans parler du bouchon de champagne lors de la fête nationale ou lors de la célébration de la réussite au bac du fiston. Et bien sûr, les infections liées aux lentilles de contact que l’on garde dans une eau de piscine pas toujours très propre. Attention à ne pas banaliser un œil rouge douloureux.
Le message simple : un œil rouge qui gratte un peu, ce n’est pas forcément grave. Un œil rouge douloureux, avec baisse de vision ou port de lentilles, c’est une consultation rapide.
Lentilles à la plage ou en piscine : quels risques réels ?
Le risque principal, c’est l’infection de la cornée. Et la cornée, c’est le hublot, la fenêtre transparente de l’œil. Si elle s’infecte, la cornée perd de sa transparence et la vision peut être abîmée durablement et même définitivement.
Le danger avec les lentilles, c’est qu’elles peuvent piéger des microbes entre la lentille et l’œil, et ce durant tout le temps de port de la lentille, parfois 16 heures, voire plus si vous oubliez de l’enlever pour dormir. L’eau de mer, la piscine, les lacs, les jacuzzis, ne sont pas stériles, elles contiennent des micro-organismes. L'un d'eux s'appelle Acanthamoeba : c'est un parasite microscopique omniprésent dans ces eaux non stériles. La complication que tout ophtalmologiste redoute, c’est la kératite infectieuse, notamment amibienne. C’est rare, mais potentiellement très grave, long à traiter, douloureux, et parfois responsable de séquelles visuelles importantes voire d’une perte totale de la vision.
Donc mon conseil est clair : pas de lentilles dans l’eau. Si vraiment un patient n’a pas le choix, il faut des lentilles journalières qu’il enlève aussitôt l’activité terminée. Il existe aussi les masques de plongée avec correction. Enfin, un excellent choix (celui que j’ai fait!) après 18 ans, et une vue stabilisée, est de se faire opérer au laser (chirurgie réfractive) pour ne plus porter ni lunettes ni lentilles et ainsi ne plus courir aucun risque.
Fatigue visuelle liée aux écrans : mesurable ou subjective ?
Elle est réelle, même si elle n’est pas toujours facile à mesurer comme une tension artérielle.
Quand nous regardons un écran longtemps, nous clignons moins des yeux (2 fois moins de clignements par minutes que lors d’une discussion entre individus par exemple), la surface de l’œil sèche davantage, les muscles de l’accommodation travaillent en continu. Si vous prenez des photos en continu avec votre smartphone, à midi sa batterie est à plat. Pour un humain, une accommodation excessive décharge également « les batteries » et une fois ses batteries vides apparaissent les signes ophtalmologiques de fatigue visuelle (ou asthénopie). Les patients décrivent alors des symptômes très typiques : picotements, brûlures, vision floue fluctuante, maux de tête, sensation de sable, difficulté à refaire le point de loin après avoir travaillé de près.
Ce n’est pas dangereux à court terme chez l’adulte, mais c’est très inconfortable. Chez l’enfant, la question est plus importante, car le temps prolongé en vision de près et le manque d’exposition extérieure sont associés à la progression de la myopie.
Le bon message : on ne va pas supprimer les écrans, ce serait irréaliste. Mais il faut faire des pauses, regarder au loin, sortir dehors, adapter l’éclairage et traiter la sécheresse si besoin. Pendant les vacances, contrairement à ce qu'on imagine, l'exposition aux écrans ne baisse pas, elle se déplace vers les tablettes et les téléphones.
La règle des 20-20-20 reste la meilleure prescription : toutes les 20 minutes, regarder à 20 pieds (6 mètres) pendant 20 secondes.
Quels symptômes imposent une consultation urgente ?
Il y a quelques signaux d’alarme très simples. Les symptômes principaux : douleur ou non, rougeur ou non, baisse de vue ou non.
Une baisse brutale de vision, ce n’est jamais normal : cela peut correspondre à un accident vasculaire de l’œil. Associée à des flashs lumineux, une pluie de corps flottants ou un voile noir peuvent évoquer un problème de rétine, comme un décollement de rétine.
Un œil rouge douloureux, surtout avec une baisse de vision, ce n’est jamais à banaliser, surtout chez un porteur de lentilles (possible kératite infectieuse vue au-dessus). Une douleur intense avec nausées ou halos autour des lumières peut évoquer une crise de glaucome aigu.
À l’inverse, une petite gêne bilatérale, des yeux secs en fin de journée au retour de plage ou après une journée de jeux-vidéos, une sensation de fatigue après écran, sans douleur ni baisse de vision, c’est souvent moins urgent.
Mais la règle grand public est simple : douleur importante, baisse de vision, œil rouge unilatéral marqué, traumatisme, lentilles, flashs ou voile noir = consultation rapide.
Chez Point Vision, nous mettons un point d’honneur à recevoir dans nos cabinets tout patient se présentant en urgence, sans RDV, durant les heures ouvrables (sous condition de sélection par nos secrétaires formées).
Quel modèle économique pour rendre les soins accessibles ?
Le modèle qui fonctionne est un modèle organisé, pas un modèle où chaque médecin travaille seul dans son coin avec un agenda saturé. La réponse passe par trois leviers. D'abord, la délégation de tâches. Il faut des cabinets bien structurés, avec de la consultation assistée par des orthoptistes, des protocoles de soin, du matériel moderne, une bonne orientation des patients et une vraie responsabilité médicale. Le médecin doit se concentrer sur ce qui nécessite son expertise : lecture des examens complémentaires, examen clinique, diagnostic, discussion et décision thérapeutique, éventuellement chirurgie. Cela permet d’absorber une demande massive tout en gardant une qualité médicale.
Deuxième levier : les outils numériques : téléconsultation dans les déserts médicaux, intelligence artificielle pour le dépistage de masse mais aussi pour assister médecins, patients, et secrétaires. Ce n'est pas de la science-fiction, cela existe déjà et est en place dans nos cabinets.
L’autre point, c’est la lisibilité pour le patient. Il doit savoir où aller : un centre avec plusieurs praticiens assure une multiplicité de prises en charge : contrôle de lunettes, urgence, suivi de maladies rétiniennes comme la DMLA, suivi du glaucome, suivi des maladies chroniques comme le diabète, suivi des enfants pour leur permettre d’acquérir la meilleure vision possible, opération de la cataracte, chirurgie réfractive au laser ou par implant pour se passer du port de corrections visuelle. Plus le parcours est clair, moins on perd de temps, moins on engorge le système.
D’ici 2030, à quoi ressemblera la santé visuelle en France ?
En 2030, le diagnostic précoce sera massifié par la technologie, et le médecin se concentrera sur la décision thérapeutique et la relation humaine. C'est un partage des rôles intelligent, à condition qu'on accepte de faire évoluer nos organisations dès aujourd'hui.
Je pense que nous irons vers une ophtalmologie beaucoup plus organisée, plus connectée et plus préventive.
Les patients feront davantage d’examens standardisés en amont : photos de rétine, OCT, mesures automatisées, dépistages assistés par intelligence artificielle. L’IA ne remplacera pas l’ophtalmologiste, mais elle aidera à trier, repérer plus tôt, sécuriser les parcours et éviter que des patients passent entre les mailles du filet.
On aura aussi toujours plus de coopération entre professionnels : ophtalmologistes, orthoptistes, opticiens, médecins généralistes, diabétologues. La révolution, ce ne sera pas seulement une machine magique. Ce sera l’organisation : le patient avec le bon examen, le professionnel adapté sans retard de prise en charge.
Si nous réussissons cela, nous pourrons dépister plus tôt, traiter mieux, et éviter beaucoup de pertes de chance.
