L’insecticide SNIPER 1000 EC DDVP, interdit en France et dans l’Union européenne depuis 2013 en raison de la toxicité du dichlorvos, continue pourtant de circuler illégalement. Dans Vigil’Anses n°28, publié en avril 2026, l’agence sanitaire recense une forte hausse des intoxications, des accidents domestiques impliquant des enfants et une diffusion du produit bien au-delà de l’Île-de-France.
Cafards, punaises de lit : l’insecticide illégal qui fait encore des victimes

L’alerte ne repose plus sur quelques signalements isolés. Le document publié par l’Anses au printemps 2026 montre au contraire un phénomène durable, documenté par les Centres antipoison, avec des centaines d’événements recensés en trois ans. Le SNIPER 1000 EC DDVP reste acheté sur des marchés, à la sauvette, dans de petits commerces ou via des circuits parallèles, puis utilisé dans des logements pour lutter contre les punaises de lit et les cafards, au prix parfois de formes graves d’intoxication.
L’insecticide circule toujours malgré son interdiction depuis 2013
Dans son article publié dans Vigil’Anses, l’agence rappelle d’abord le cadre réglementaire autour de cet insecticide. Le dichlorvos, ancienne substance active employée contre les insectes dans les habitations, les entrepôts, les cultures et les élevages, est interdit « depuis 2013 en France et dans l’Union européenne en raison de sa toxicité élevée ». Le rappel n’est pas anodin : il signifie que ce produit n’aurait plus dû se trouver dans aucun circuit de vente ordinaire.
Pourtant, l’Anses constate que les produits à base de dichlorvos, et en particulier le SNIPER 1000 EC DDVP, continuent d’être utilisés pour lutter contre les punaises de lit et les cafards. Le texte précise qu’ils « circulent illégalement sur le territoire et sont proposés à la vente sur des marchés, dans des bazars ou sur Internet ». Cette présence persistante explique le maintien d’un nombre élevé d’expositions, malgré les alertes répétées des autorités sanitaires et les opérations de saisie.
Le document de 2026 apporte aussi une précision importante sur l’origine du produit. Il indique qu’il est importé « principalement d’Afrique subsaharienne ». Cette donnée permet de mieux comprendre la structuration du trafic : il ne s’agit pas simplement de quelques stocks anciens retrouvés ici ou là, mais d’un approvisionnement encore actif, relayé ensuite par des circuits de distribution informels.
Les informations recueillies par les Centres antipoison confirment cette réalité de terrain. Quand le lieu d’obtention est connu, le produit a été acheté majoritairement sur des marchés ou à la sauvette, dans 62,2% des cas documentés. Viennent ensuite les produits donnés par une tierce personne dans 11,8% des cas, les commerces de petite taille dans 11%, les achats à l’étranger hors Union européenne dans 10,2%, puis Internet dans 4,7% des situations renseignées. Le produit ne relève donc pas d’un commerce classique, mais bien d’une économie parallèle très identifiable.
363 événements et 434 personnes exposées entre 2023 et 2025
Entre le 1er janvier 2023 et le 31 décembre 2025, les Centres antipoison ont enregistré 363 événements concernant le SNIPER 1000 EC DDVP. Parmi eux, 351, soit près de 97%, concernaient une exposition effective au produit. Les 12 autres relevaient de demandes d’information sur la possibilité d’utiliser ou non ce biocide interdit.
Ces 351 événements ont concerné 434 personnes exposées. L’Anses précise que les victimes avaient entre deux mois et 87 ans, avec un âge médian de 29 ans. Les femmes représentaient 61% des cas. Le profil des personnes touchées montre que le phénomène n’est pas cantonné à une catégorie particulière : nourrissons, enfants, adultes et personnes âgées apparaissent dans les remontées des Centres antipoison.
Le nombre de personnes effectivement symptomatiques est lui aussi élevé. Sur les 434 exposés, 320, soit 74%, présentaient des symptômes. L’Anses souligne que les intoxications aiguës peuvent provoquer des manifestations « respiratoires, digestives, neurologiques ou neuro-musculaires pouvant aller jusqu’au décès ». On est donc très loin d’un simple risque théorique lié à un mauvais usage d’insecticide.
La progression observée par rapport au précédent bilan est nette. Dans son étude rétrospective publiée en 2023, l’Anses avait déjà recensé plus de 206 cas d’intoxication liés à ce produit entre 2018 et juin 2023. Le bulletin de 2026 parle désormais d’« une forte augmentation du nombre d’événements et de cas depuis le dernier bilan ». Le mouvement n’a donc pas ralenti après les premières alertes publiques ; il s’est poursuivi et amplifié.
Les intoxications liées au Sniper 1000 sont majoritairement domestiques
Le tableau des circonstances d’exposition est particulièrement éclairant. Sur les 351 événements comportant une exposition, 255, soit 72,5%, sont liés à l’utilisation de l'insecticide au domicile pour lutter contre des nuisibles. Cela signifie que le produit est massivement employé dans des logements, au contact direct des habitants, dans des espaces fermés où la contamination par inhalation, ingestion ou contact peut devenir rapide.
Les autres circonstances rapportées montrent la diversité des accidents. L’Anses recense 39 événements dans lesquels un produit laissé à la portée d’un enfant a été ingéré. Elle dénombre aussi 32 tentatives de suicide, 12 ingestions de produit déconditionné, 4 cas d’ingestion d’un aliment sur lequel se trouvait du produit, ainsi que d’autres situations diverses. Là encore, le problème ne se limite pas à une erreur ponctuelle de pulvérisation : le flacon interdit entre dans les foyers, y circule, y est stocké, parfois transvasé, et devient une source de danger domestique constante.
Le texte de l’Anses détaille aussi plusieurs cas de gravité forte hors tentatives de suicide. Parmi eux figurent quatre ingestions accidentelles par deux jeunes enfants et deux adultes, deux intoxications après application du produit par une femme de ménage, ainsi que le cas d’une personne ayant dormi dans la pièce où elle avait appliqué du produit.
18 cas sévères et quatre décès
Le document d’avril 2026 permet aussi de mesurer la gravité réelle des intoxications. L’Anses indique que, si la majorité des cas sont bénins, 10% des intoxications, soit 43 cas, sont de gravité moyenne, tandis que 4%, soit 18 cas, sont de gravité forte. Le bilan mentionne quatre décès.
Sur les 18 cas de gravité forte, dix correspondent à une tentative de suicide, dont trois des quatre décès enregistrés, après ingestion du produit. Le quatrième décès évoqué par l’Anses intervient dans des circonstances d’exposition moins claires, l’agence précisant que la responsabilité exacte du produit dans la gravité de l’intoxication reste incertaine.
L’ensemble confirme une donnée de fond : le SNIPER 1000 n’est pas seulement un produit frauduleux ou non conforme. C’est un produit dont l’exposition peut conduire à des tableaux cliniques sérieux, avec des atteintes suffisamment graves pour entraîner des hospitalisations lourdes, des tentatives de suicide létales et des décès.
L’Île-de-France concentre toujours les cas, mais le produit s’étend à d’autres territoires
Le bulletin 2026 apporte une lecture territoriale très précise. 67% des événements concernent l’Île-de-France. À elle seule, la Seine-Saint-Denis représente 22% des événements nationaux. Le tableau détaillé fourni par l’Anses montre que, sur les départements franciliens, la Seine-Saint-Denis arrive largement en tête avec 80 événements et 110 cas, devant Paris avec 45 événements et 52 cas.
Viennent ensuite le Val-d’Oise avec 27 événements, l’Essonne et le Val-de-Marne avec 22 chacun, les Hauts-de-Seineavec 16, la Seine-et-Marne avec 13 et les Yvelines avec 9. Ce maillage francilien n’a rien d’aléatoire. Il rejoint les observations déjà formulées lors du bilan précédent, qui pointaient notamment le nord de Paris et la Seine-Saint-Denis comme zones importantes d’achat et de circulation du produit.
Mais le document 2026 marque aussi une évolution notable : « le produit circule désormais sur l’ensemble du territoire ». L’Anses cite explicitement des expositions signalées dans plusieurs grandes villes, notamment Marseille, Limoges et Lyon, ainsi qu’en Outre-mer. Plusieurs personnes avaient d’ailleurs acheté le produit en région parisienne avant de l’utiliser en province. Le trafic reste donc fortement ancré en Île-de-France, mais il n’est plus réductible à un phénomène strictement francilien.
Ce que les autorités recommandent face aux cafards et aux punaises de lit
L’ARS Île-de-France adopte une ligne très claire. Elle écrit : « N’utilisez pas ces produits : ils sont dangereux pour votre santé ». L’agence recommande, en cas d’exposition, d’appeler immédiatement le 15 ou le centre antipoison. Pour les achats d’insecticides contre d’autres nuisibles, elle invite à privilégier les circuits de distribution conventionnels, comme les pharmacies, jardineries ou magasins spécialisés.
Sur les punaises de lit, l’Anses rappelle de son côté que les produits chimiques doivent rester un dernier recours. Son expertise de 2023 recommande d’abord les méthodes non chimiques, comme l’aspiration, le lavage à température élevée, le nettoyage des textiles ou, lorsque la situation l’exige, le recours à un professionnel. Elle souligne aussi que les punaises de lit résistent largement aux insecticides vendus en libre accès, ce qui contribue à expliquer les mésusages et la tentation de solutions plus dangereuses.
