Dans cette interview, Ludovic de Gromard, co-fondateur de Chance.co, analyse l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi des jeunes diplômés. Selon son baromètre, 61 % des étudiants s’inquiètent pour leur avenir professionnel face à cette transformation qui modifie les règles d’accès au premier emploi.
Intelligence artificielle : « Les jeunes diplômés doivent passer du ‘faire’ au ‘piloter et décider’ »

L'intelligence artificielle transforme en profondeur l'accès au premier emploi pour les jeunes diplômés. Selon un baromètre réalisé par Chance.co, 61 % des étudiants s'inquiètent de l'impact de l'IA sur leur avenir professionnel. Ludovic de Gromard, co-fondateur de cette plateforme spécialisée dans les bilans de compétences, analyse cette mutation du marché de l'emploi junior.
Une transformation des missions d'entrée
« Les étudiants ne redoutent pas seulement un remplacement par l'IA : ils sentent surtout que la porte d'entrée du premier emploi est en train de se durcir », observe Ludovic de Gromard. Le baromètre révèle que 77 % des étudiants pensent que l'IA va rendre l'accès à l'emploi plus concurrentiel pour les jeunes diplômés.
Les missions traditionnellement confiées aux profils juniors (production de contenu, traitement de données, reporting, qualification de demandes) figurent parmi les premières à être automatisées ou fortement assistées. « Cela ne veut pas dire que les jeunes n'auront plus leur place, mais que les règles d'accès changent », précise le co-fondateur de Chance.co.
Cinq secteurs particulièrement touchés
L'analyse s'appuie notamment sur le rapport d'INCO, « Europe at Work in the Age of Generative AI », qui documente la transformation des fonctions par secteur. Cinq domaines sont particulièrement concernés par cette raréfaction des postes d'entrée : marketing, finance, logistique, support IT et fonctions administratives.
Dans le marketing, la production de premiers contenus, les recherches préparatoires et les benchmarks peuvent être partiellement pris en charge par l'IA. En finance, les tâches répétitives de saisie, contrôle et rapprochement évoluent. Le support IT de niveau 1 (réponses aux demandes simples, qualification des tickets) devient de plus en plus assisté, tandis que les fonctions administratives voient l'IA transformer la rédaction, le classement et le traitement documentaire.
Du « faire » au « piloter et décider »
Cette évolution modifie fondamentalement les compétences attendues dès l'entrée sur le marché du travail. « Là où un jeune apprenait auparavant en exécutant des tâches simples, on lui demande désormais plus tôt de piloter des outils, vérifier, qualifier, coordonner, interpréter et produire des preuves de valeur », explique Ludovic de Gromard.
Ce déplacement vers le « piloter et décider » représente une nouvelle barrière d'entrée. Il ne s'agit plus seulement de « faire », mais de comprendre ce que l'on fait faire à la machine et de décider ce qui est pertinent. L'esprit critique devient plus nécessaire que jamais.
Des lacunes dans la formation actuelle
Les établissements d'enseignement français accusent un retard face à ces transformations. Le baromètre indique que 57 % des étudiants jugent leur établissement en retard sur les enjeux IA, et 51 % disent ne pas être formés concrètement à l'usage des outils d'IA dans leur futur métier.
« Les lacunes les plus fortes sont moins technologiques que pédagogiques », souligne l'expert. Il identifie trois manques principaux : le passage de la sensibilisation à la pratique concrète, l'absence de dispositifs d'orientation adaptés aux nouveaux enjeux, et la préparation insuffisante à l'accès au premier emploi dans ce contexte transformé.
Les compétences à développer en priorité
Face à cette évolution, certaines compétences deviennent incontournables. Ludovic de Gromard évoque d'abord les compétences IA générales et spécialisées par secteur, puis les « compétences du XXIe siècle » : pensée critique, créativité, collaboration.
La capacité d'apprentissage (méta-cognition) et la connaissance de soi constituent également des atouts majeurs. « Plus que jamais, il va falloir se connaître pour avoir un ancrage robuste, et pouvoir naviguer », conclut-il.
Cette transformation majeure du marché de l'emploi junior nécessite une adaptation rapide tant des étudiants que des établissements de formation pour éviter une « génération sacrifiée ».
