L’Italie s’apprête à relancer le nucléaire après quarante ans d’interruption pour réduire une facture d’électricité 30% plus élevée que la moyenne européenne. Le Sénat vote une loi-cadre autorisant les petits réacteurs modulaires dès 2033, un pari économique à plusieurs milliards d’euros pour reconquérir la souveraineté énergétique.
Italie : après 40 ans d’interruption, Rome relance le nucléaire

Depuis quarante ans, l'Italie paie son électricité 30% plus cher que ses voisins européens. Une anomalie qui pèse lourd sur les ménages et la compétitivité des entreprises. Le Sénat s'apprête à voter une loi-cadre autorisant le déploiement de petits réacteurs modulaires (SMR) entre 2033 et 2035. Un tournant stratégique porté par Giorgia Meloni pour inverser une dépendance énergétique devenue insoutenable.
Pourquoi l'Italie dépense 30% plus cher pour son électricité
La fermeture des quatre centrales nucléaires italiennes en 1990, consécutive au référendum de 1987 après Tchernobyl, a créé un déficit structurel. Aujourd'hui, 50% de la production électrique italienne provient d'énergies fossiles importées, exposant le pays aux fluctuations des marchés internationaux. Les crises ukrainienne et moyen-orientales ont amplifié cette vulnérabilité : chaque tension géopolitique se traduit immédiatement par une hausse des tarifs pour les consommateurs.
La dépendance française : trois réacteurs nucléaires de facto au service de Rome
L'analyste en énergie Davide Tabarelli résume la situation avec une formule choc : « C'est comme si la France avait trois réacteurs nucléaires en service pour l'Italie depuis plus de 30 ans ». Cette dépendance aux importations françaises représente un coût économique considérable. Rome achète une électricité produite à bas coût par le parc nucléaire français, mais la revend ensuite à ses citoyens avec une marge importante. Un paradoxe qui enrichit les intermédiaires sans profiter aux ménages italiens.
Les coûts cachés de l'interruption nucléaire depuis 1990
Au-delà du surcoût direct de 30%, l'absence de production nucléaire nationale pèse sur la balance commerciale. Les importations massives d'électricité et de gaz ont coûté des dizaines de milliards d'euros depuis trente-sept ans. Les industries énergivores, notamment la sidérurgie et la chimie, subissent un handicap compétitif face à leurs concurrents français ou allemands. Certaines ont délocalisé leurs unités de production vers des pays où l'électricité reste abordable.
Les SMR : un pari économique à 3-6 milliards d'euros par réacteur
Les petits réacteurs modulaires constituent la technologie retenue par Rome. Contrairement aux EPR français dont les coûts ont explosé (19 milliards pour Flamanville), les SMR promettent une construction standardisée et des délais maîtrisés. Chaque unité coûterait entre 3 et 6 milliards d'euros, pour une puissance de 300 à 400 mégawatts. Le gouvernement Meloni table sur une dizaine de réacteurs pour couvrir 20% de la demande électrique nationale d'ici 2040.
Newcleo et les start-ups : peut-on rentabiliser les petits réacteurs ?
La start-up franco-italienne Newcleo a levé 675 millions d'euros pour développer des réacteurs refroidis au plomb, alimentés par des déchets nucléaires recyclés. Son directeur général Stefano Buono, physicien de formation, affirme : « Dès que nous aurons le règlement, nous pourrons déposer la demande de construction d'une centrale nucléaire ». Mais aucun SMR n'a encore prouvé sa viabilité commerciale à grande échelle. Les prototypes américains et canadiens accusent des retards et des dépassements budgétaires. Un pari risqué selon plusieurs analystes, qui doutent de la capacité des start-ups à tenir les promesses de coûts et de délais.
Calendrier d'amortissement : quand l'Italie verra-t-elle un retour sur investissement ?
Le Sénat dispose de douze mois après promulgation pour élaborer la réglementation et créer une autorité de sûreté nucléaire. Les premiers réacteurs entreront en service entre 2033 et 2035, soit dans sept à neuf ans. L'amortissement complet des investissements prendrait vingt à trente ans, selon les scénarios. D'ici là, l'Italie continuera d'importer massivement. Le bénéfice économique réel ne se matérialisera qu'après 2045, une échéance lointaine pour les ménages qui subissent aujourd'hui des factures élevées.
Impact sur les factures des ménages et compétitivité des industries
Le ministre de l'Environnement et de la Sécurité énergétique, Gilberto Pichetto Fratin, défend la relance nucléaire comme un levier de compétitivité : « L'Italie est un pays dont les deux tiers sont vallonnés et montagneux, en grande partie cultivé et qui possède un potentiel touristique de premier ordre. On ne peut pas la recouvrir de panneaux solaires et d'éoliennes ». Cet argument géographique masque une réalité économique : 130 gigawatts de projets photovoltaïques et éoliens attendent leur approbation administrative, soit le double de la puissance du parc nucléaire français. Un blocage bureaucratique qui retarde une baisse immédiate des prix.
Scénario 2035 : prix stabilisés ou illusion politique ?
Si les SMR respectent les prévisions, l'Italie pourrait réduire ses importations de 30% et stabiliser ses tarifs électriques autour de la moyenne européenne. Mais plusieurs inconnues subsistent : acceptabilité locale des sites, coûts réels de construction, gestion des déchets. Le contraste avec la France immobile interroge : Rome a adopté une loi-cadre en quelques mois, tandis que Paris multiplie les commissions sans réformer. La capacité décisionnelle italienne pourrait transformer cette ambition en avantage compétitif, à condition que les chiffres suivent les promesses.
La demande électrique italienne devrait augmenter de 30% d'ici 2035, tirée par l'électrification des transports et l'industrie. Sans production nucléaire nationale, cette croissance aggraverait la dépendance et creuserait encore l'écart de prix avec les voisins européens. Pour les entreprises italiennes, notamment dans les secteurs automobile et textile en pleine transition écologique, disposer d'une électricité abordable et stable devient une question de survie. Le pari nucléaire de Giorgia Meloni se joue donc autant sur le terrain économique que politique, avec des enjeux qui dépassent largement les frontières transalpines. Pour en savoir plus sur les stratégies industrielles européennes, consulter notre article sur la surveillance des investissements étrangers.