Le Kazakhstan veut attirer les géants de l’IA avec une Data Center Valley pouvant atteindre 1 GW et un atout spectaculaire : une électricité annoncée à seulement 2,5 cents le kWh.
Intelligence artificielle : le Kazakhstan mise sur des data centers géants et une électricité à 2,5 cents le kWh

Le Kazakhstan veut devenir l’un des grands pôles de l’intelligence artificielle en Eurasie. À Astana, le vice-Premier ministre et ministre de l’Intelligence artificielle et du Développement numérique, Zhaslan Madiyev, a présenté une stratégie qui va de l’énergie aux applications d’IA. Au cœur du dispositif : des supercalculateurs, une administration largement numérisée et surtout une « Data Center Valley » pouvant atteindre 1 GW de capacité, avec une électricité annoncée à seulement 2,5 cents de dollar le kilowattheure.
Ce qui frappe à Astana, c’est le contraste avec une partie de l’Europe. Alors que la multiplication des data centers suscite ailleurs des débats sur leur consommation électrique, leur raccordement au réseau ou leur implantation, le Kazakhstan affiche une stratégie très différente : il veut en attirer davantage et considère ces infrastructures comme un levier de développement économique.
Lors d’une conférence consacrée à la stratégie numérique du pays, Zhaslan Madiyev, vice-Premier ministre et ministre de l’Intelligence artificielle et du Développement numérique, a détaillé les ambitions du Kazakhstan. La création d’un ministère spécifiquement chargé de l’IA et du développement numérique illustre déjà la priorité accordée au secteur.
Le Kazakhstan veut maîtriser toute la chaîne de l’intelligence artificielle
La stratégie kazakhe repose sur une idée simple : pour développer une industrie de l’intelligence artificielle, disposer de quelques startups ou de bons ingénieurs ne suffit plus.
Le gouvernement présente une véritable pyramide de l’IA en cinq niveaux : énergie et infrastructures, puces et puissance de calcul, données et grands modèles de langage, plateformes, puis applications et agents IA.
Cette architecture se retrouve dans la stratégie nationale « Digital Qazaqstan » jusqu’en 2029. L’objectif consiste à bâtir un écosystème complet, depuis les infrastructures énergétiques jusqu’aux services d’intelligence artificielle utilisés par les entreprises et les citoyens.
Le Kazakhstan ne prétend toutefois pas tout fabriquer lui-même. Zhaslan Madiyev reconnaît notamment que le pays ne produit pas ses propres puces avancées et qu’il doit donc entretenir des relations avec les principaux pays producteurs et respecter leurs règles en matière d’exportation.
L’ambition porte davantage sur le reste de la chaîne : fournir l’électricité, accueillir les machines, développer les capacités de calcul, enrichir des modèles avec des données et des contenus kazakhs, puis créer les applications qui les utiliseront.
Data Center Valley : le Kazakhstan vise jusqu’à 1 GW de capacité
Le projet emblématique de cette stratégie porte un nom explicite : Data Center Valley.
Le Kazakhstan veut développer à Ekibastuz, dans la région de Pavlodar, un vaste ensemble de centres de données destiné notamment aux besoins croissants de l’intelligence artificielle.
Sur la diapositive présentée à Astana, le gouvernement affiche un objectif pouvant atteindre 1 gigawatt de capacité énergétique. À cette échelle, il ne s’agit plus d’un simple data center, mais d’un véritable cluster industriel consacré au calcul informatique.
Zhaslan Madiyev a toutefois précisé que le concept de Data Center Valley ne devait pas nécessairement se limiter à une seule ville. L’idée pourrait être reproduite dans d’autres régions du Kazakhstan si des projets et des investisseurs se présentent.
Une électricité annoncée à seulement 2,5 cents le kWh
Mais le chiffre le plus spectaculaire de la présentation concerne le coût de l’électricité.
Pour sa Data Center Valley, le Kazakhstan met en avant un prix de seulement 2,5 cents de dollar par kilowattheure.
L’écart avec les niveaux généralement observés en Europe est considérable. Selon Eurostat, le prix moyen de l’électricité payé dans l’Union européenne par certaines catégories d’entreprises atteignait encore plus de 18 centimes d’euro par kWh au second semestre 2025.
La comparaison doit évidemment être maniée avec prudence : un hyperscaler consommant plusieurs centaines de mégawatts ne paie pas nécessairement le même tarif qu’une entreprise classique et peut négocier des contrats d’approvisionnement spécifiques.
Mais même avec cette précaution, 2,5 cents de dollar le kWh constitue un argument particulièrement puissant pour attirer les grands acteurs du cloud et de l’intelligence artificielle.
Car dans l’IA, le coût de l’électricité devient stratégique. Les dizaines de milliers de GPU nécessaires à l’entraînement et au fonctionnement des grands modèles consomment énormément d’énergie. Le lieu où installer ces machines dépend donc de plus en plus de la disponibilité de l’électricité, de son prix et de la possibilité d’obtenir rapidement des centaines de mégawatts supplémentaires.
Le Kazakhstan déroule le tapis rouge aux data centers
C’est probablement là que le contraste avec l’Europe est le plus frappant.
Au Kazakhstan, la présentation gouvernementale ne consiste pas à expliquer comment limiter le développement des centres de données. Elle explique au contraire comment faciliter leur installation.
Le projet Data Center Valley prévoit notamment un guichet unique destiné aux investisseurs afin de réduire les démarches administratives. Le gouvernement met également en avant des avantages fiscaux et réglementaires destinés à rendre le pays plus attractif pour les entreprises technologiques.
L’approche est donc très assumée : attirer les infrastructures numériques, leur fournir de l’énergie bon marché et permettre aux investisseurs de lancer rapidement leurs projets.
Cette stratégie intervient au moment où plusieurs territoires européens adoptent une attitude beaucoup plus prudente face à l’explosion des besoins électriques des data centers.
Amsterdam a par exemple restreint l’implantation de nouveaux centres de données. En Irlande, où ils représentent déjà une part très importante de la consommation électrique nationale, les nouvelles installations sont soumises à des contraintes accrues en matière de raccordement et de production d’énergie.
Il serait excessif d’affirmer qu’il n’existe aucune opposition locale aux data centers au Kazakhstan. Mais la politique nationale affichée est clairement favorable à leur développement massif, là où plusieurs pays européens cherchent désormais à mieux encadrer leur croissance.
Deux supercalculateurs pour développer l’IA au Kazakhstan
Le Kazakhstan ne veut pas attendre l’arrivée des grands groupes étrangers pour développer ses propres capacités de calcul.
Zhaslan Madiyev a rappelé que le pays dispose désormais de deux supercalculateurs figurant dans le classement mondial TOP500.
Ces infrastructures doivent permettre aux universités, aux administrations, aux banques et aux entreprises technologiques d'accéder à une puissance de calcul qu’il serait difficile de financer individuellement.
Elles sont notamment utilisées pour développer et entraîner des modèles d’intelligence artificielle adaptés aux besoins locaux.
Le gouvernement veut ainsi enrichir des modèles existants avec des contenus en langue kazakhe et des données propres au pays, mais aussi permettre l’utilisation de modèles hébergés localement lorsque certaines informations ne doivent pas sortir du Kazakhstan.
Le Kazakhstan veut une administration alimentée par l’IA
Cette stratégie s’appuie sur une administration déjà largement numérisée.
Sur les diapositives présentées à Astana, le gouvernement revendique plus de 1 300 services publics, dont 92 % sont disponibles en ligne. Il met également en avant 40 documents personnels numériques et indique que 87 % des transactions sont réalisées sans espèces.
Le Kazakhstan figure également parmi les pays les mieux classés dans l’indice des Nations unies consacré à l’administration électronique.
L’étape suivante consiste désormais à intégrer directement l’intelligence artificielle dans les services publics.
Après les premiers chatbots, le gouvernement développe notamment eGov + AI et eGov GPT, avec l’ambition de passer d’une intelligence artificielle qui répond simplement à une question à une IA capable d’accompagner le citoyen dans une démarche complète.
Zhaslan Madiyev cite par exemple l’achat, la vente ou l’immatriculation d’une voiture réalisables en quelques minutes via une application, sans déplacement physique.
L’administration veut également développer davantage de services dits « proactifs ». Lorsqu’un enfant naît, par exemple, les parents peuvent recevoir automatiquement les informations nécessaires pour l’enregistrement de l’enfant et l’accès aux prestations auxquelles ils ont droit.
Astana Hub rassemble plus de 2 500 startups et entreprises technologiques
Le développement de l’intelligence artificielle passe également par les startups.
Selon les chiffres présentés par le gouvernement, plus de 2 500 startups et entreprises technologiques sont aujourd’hui enregistrées à Astana Hub.
Le technopôle propose des espaces de travail, des programmes d’incubation et d’accélération ainsi qu’un régime fiscal favorable aux entreprises du secteur informatique.
Le Kazakhstan cherche également à accompagner ses entreprises à l’étranger. Astana Hub dispose notamment de relais internationaux destinés à rapprocher les startups des investisseurs et des principaux marchés technologiques.
Zhaslan Madiyev a par ailleurs indiqué que les exportations informatiques du Kazakhstan avaient dépassé le milliard de dollars.
L’objectif consiste désormais à reproduire cette dynamique dans l’intelligence artificielle : attirer les entrepreneurs, former des ingénieurs, leur fournir des capacités de calcul puis leur permettre de développer des entreprises capables de vendre leurs solutions à l’international.
Former massivement la population à l’intelligence artificielle
Le troisième pilier du plan concerne le capital humain.
Le gouvernement a lancé différents programmes d’apprentissage de l’intelligence artificielle destinés aux enfants, aux étudiants, aux chercheurs, aux fonctionnaires et aux entrepreneurs.
Zhaslan Madiyev affirme que près d’un million de personnes ont déjà participé à des programmes de développement des compétences en IA au cours de l’année précédente.
À Astana, le centre international Alem.ai doit symboliser cette ambition. Le bâtiment de huit étages et d’environ 22 000 mètres carrés rassemble des activités très différentes autour de l’intelligence artificielle.
On y trouve notamment des espaces consacrés aux événements et aux startups, des formations pour les adolescents, des programmes destinés aux adultes, des activités universitaires, des accélérateurs de startups, des laboratoires pour les entreprises technologiques et des équipes gouvernementales.
Le principe est de créer une continuité : sensibiliser les enfants à l’intelligence artificielle, former les étudiants, accompagner les chercheurs et les entrepreneurs, puis permettre aux meilleures solutions d’être déployées dans l’économie ou dans l’administration.
Fibre optique et connectivité : l’autre condition du développement des data centers
Une énergie bon marché ne suffit évidemment pas à créer un grand pôle de data centers.
Le Kazakhstan investit également dans ses réseaux de télécommunications afin de réduire la latence et d’améliorer sa connexion avec l’Europe et le reste de l’Asie.
Le gouvernement prévoit notamment de faire passer la couverture des villages par fibre optique d’environ 50 % actuellement à plus de 90 %.
Le pays développe également une nouvelle liaison de fibre optique transcaspienne vers l’Azerbaïdjan. L’objectif est de créer davantage de redondance dans les connexions internationales et d’améliorer les performances du réseau pour les entreprises technologiques.
Pour la Data Center Valley, la présentation gouvernementale évoque ainsi une latence d’environ 57 à 70 millisecondes vers l’Europe.
L’électricité devient une arme dans la compétition mondiale pour l’IA
La stratégie kazakhe montre surtout à quel point la compétition mondiale pour l’intelligence artificielle change de nature.
Pendant longtemps, la bataille technologique se jouait principalement autour des logiciels, des ingénieurs et des capitaux. Avec l’explosion des besoins en puissance de calcul, l’énergie, le foncier, les réseaux de télécommunications et les infrastructures électriques deviennent eux aussi des actifs stratégiques.
Le Kazakhstan veut précisément exploiter ces avantages.
Un territoire immense, des capacités énergétiques importantes, une politique gouvernementale favorable aux investissements numériques et surtout cette promesse particulièrement attractive : une électricité annoncée à 2,5 cents de dollar par kWh pour accueillir les infrastructures de l’intelligence artificielle.
À l’heure où certaines grandes métropoles européennes commencent à se demander combien de data centers leur réseau électrique peut encore accueillir, le Kazakhstan pose presque la question inverse : combien peut-il en attirer ?
