Marine nationale : 10 milliards de dollars qui irriguent 735 entreprises françaises

L’industrie navale française affiche une croissance de 9% en 2025, portée à 70% par la défense. Le porte-avions France Libre, estimé à 10 milliards de dollars, structure une filière de 735 entreprises et 59.100 emplois directs, mais pose la question d’une dépendance croissante à la commande publique militaire.

Ade Costume Droit
By Adélaïde Motte Published on 9 juillet 2026 11h45
Marine nationale : 10 milliards de dollars qui irriguent 735 entreprises françaises
Marine nationale : 10 milliards de dollars qui irriguent 735 entreprises françaises - © Economie Matin

L'industrie navale française enregistre une croissance de 9% en 2025, avec un chiffre d'affaires qui franchit pour la première fois la barre des 17,1 milliards d'euros. Derrière ce record se cache une transformation profonde : la défense, notamment la Marine, représente désormais 70% de l'activité totale du secteur. Le porte-avions France Libre, dont le coût atteint 10 milliards de dollars, incarne le pivot de cette dynamique. Loin d'être un simple contrat industriel, ce programme structure toute une filière, des géants aux PME.

Un secteur qui double sa croissance en misant sur la défense

17,1 milliards d'euros : un record porté à 70% par la commande militaire

Le Groupement des Industries de Construction et Activités Navales (GICAN) a présenté lors de son assemblée générale du 8 juillet 2025 des résultats qui confirment le rebond du secteur après le ralentissement de 2024. La progression atteint 9%, mais cache un déséquilibre croissant entre deux univers. L'activité défense bondit de 13% sur un an, tandis que le segment civil stagne, voire recule dans certains domaines traditionnels comme la pêche ou les navires de travail offshore.

Naval Group, champion français du secteur, capte une part importante de ces commandes publiques. L'entreprise a notamment remporté le contrat suédois pour quatre frégates de défense et d'intervention, d'une valeur de quatre milliards d'euros, avec une première livraison prévue en 2030. La Grèce a reçu en janvier 2025 la première de ses quatre frégates commandées. Ces succès à l'export, qui représentent plus d'un tiers de l'activité globale, témoignent d'une compétitivité retrouvée sur les marchés internationaux.

Le porte-avions France Libre comme catalyseur : 10 milliards de dollars distribués en cascade

Annoncé par Emmanuel Macron, le porte-avions France Libre concentre à lui seul un investissement colossal. Avec une mise en service programmée pour 2038, le projet mobilisera 800 entreprises selon les estimations présidentielles, dont 80% de PME. Le budget de 10 milliards de dollars ne sera pas versé à un seul acteur : il se diffusera à travers une chaîne de valeur complexe, où chaque maillon technique, de la propulsion nucléaire aux systèmes d'armement, implique des dizaines de sous-traitants.

Comme l'explique le GICAN dans son rapport d'analyse, « la commande publique de défense irrigue d'abord de grands donneurs d'ordre industriels. À travers leurs programmes et leurs chaînes de sous-traitance, elle ruisselle ensuite vers l'ensemble de la base industrielle et technologique de défense navale, composée de plusieurs centaines d'entreprises ». Le porte-avions devient ainsi un générateur de flux financiers pour toute la filière, bien au-delà des seuls chantiers navals.

La mécanique du ruissellement : comment la défense finance l'écosystème

800 entreprises mobilisées dont 80% de PME : la sous-traitance comme colonne vertébrale

La construction d'un porte-avions ne se résume pas à l'assemblage de tôles. Elle exige des compétences pointues en électronique, en mécanique de précision, en métallurgie spéciale, en systèmes de combat. Les 800 entreprises annoncées pour le projet France Libre couvrent l'ensemble de ces spécialités. Les PME, qui composent 80% de cet effectif, fournissent des équipements critiques : capteurs, câblages, systèmes hydrauliques, armatures, peintures anti-corrosion.

Au total, la filière navale française rassemble 735 entreprises au sens large, générant 59.100 emplois directs en 2025, selon les données du GICAN. Ce chiffre progresse de 1,6% par rapport à 2024, signe d'une dynamique positive. Les Chantiers de l'Atlantique, connus pour leurs paquebots, participent également aux grands navires de combat, illustrant la porosité entre civil et militaire. Toutefois, cette concentration sur la défense pose question : les débats politiques sur le réarmement pourraient influencer les budgets futurs.

38 milliards d'euros de carnet de commandes : l'effet d'entraînement pour les années à venir

Le carnet de commandes atteint 38 milliards d'euros en 2025, un niveau historique. Il comprend 48 navires militaires en cours de fabrication ou commandés : frégates, sous-marins, patrouilleurs, bâtiments de soutien. Le général Fabien Mandon, chef d'état-major des armées, avait déclaré en février 2025 : « J'aurai besoin d'un nombre de frégates, de sous-marins et d'autres bâtiments qu'il faudra concevoir. Il y aura un combat difficile en mer, donc il faut des armes, et en quantité ».

Ce volume de commandes garantit une visibilité à moyen terme pour les industriels. Les programmes s'étalent sur des décennies, assurant une charge de travail stable. Les PME peuvent ainsi investir dans des équipements, recruter, former. Mais la dépendance à la commande publique crée aussi une fragilité : toute réduction budgétaire ou report de programme aurait des répercussions immédiates sur l'ensemble de la chaîne.

Emplois et territoires : 59.100 salariés directs, 9.600 nouveaux postes d'ici 2030

Une création d'emploi concentrée sur les régions côtières

Les régions littorales, de la Bretagne à la Méditerranée en passant par les Pays de la Loire, captent l'essentiel des retombées. Les grands sites navals de Cherbourg, Brest, Lorient, Saint-Nazaire ou Toulon structurent des bassins d'emploi entiers. Les prévisions tablent sur 9.600 emplois supplémentaires d'ici 2030, portés par les programmes militaires. À ces 59.100 emplois directs s'ajoutent environ 38.200 emplois indirects estimés, dans la logistique, les services, la restauration.

Pourtant, tous les acteurs ne profitent pas également de cette manne. Plusieurs petits chantiers spécialisés dans la pêche ou la plaisance ont disparu ces dernières années, victimes de la concurrence internationale et de la baisse des commandes civiles. Le Chantier Naval Bernard, Plasti Pêche, MIM ou Sibiril figurent parmi les fermetures récentes. La filière se polarise autour de quelques grands groupes capables de répondre aux exigences techniques et financières des programmes militaires.

La question de la dépendance : 70% du CA en défense, 30% en civil en déclin

La répartition 70/30 entre défense et civil marque un tournant. En 2010, l'équilibre était inverse. Le secteur civil traditionnel, navires de commerce, pêche, offshore pétrolier, a subi de plein fouet la concurrence asiatique et la crise des hydrocarbures. Les chantiers français ont progressivement basculé vers le militaire pour survivre. Cette dépendance aux commandes publiques de la Marine soulève des interrogations sur la résilience du modèle.

Certains acteurs tentent de diversifier vers les énergies marines renouvelables, l'éolien offshore ou les navires à propulsion décarbonée. Mais ces marchés émergents ne compensent pas encore le recul du civil classique. La filière navale française reste donc tributaire des arbitrages budgétaires de l'État et du contexte géopolitique. Une stabilisation des tensions internationales pourrait freiner les commandes militaires, exposant brutalement les fragilités du secteur.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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