Les mots sont rares, mais leur portée est immense. En quelques phrases prononcées devant des investisseurs et des journalistes, Albert Bourla, directeur général de Pfizer, a fait entrer l’accès aux médicaments en Europe dans une zone de danger assumée. En évoquant la possibilité de cesser de fournir certains pays européens en nouveaux traitements, le dirigeant du premier laboratoire mondial a rompu un tabou et fait surgir une inquiétude majeure pour la santé publique et les dépenses de santé.
« Ils resteront sans nouveaux médicaments » : l’avertissement glaçant du patron de Pfizer à l’Europe

Une menace formulée sans détour : plus de médicaments pour l’Europe
La scène se déroule lors d’une grande conférence annuelle du secteur pharmaceutique. Interrogé sur les conséquences des nouveaux accords de prix conclus aux États-Unis, Albert Bourla expose un calcul qu’il présente comme implacable.
« Quand nous faisons le calcul, la question est simple : devons-nous baisser les prix américains au niveau de ceux de la France, ou arrêter de fournir la France ? », explique-t-il. Puis la réponse tombe, brute : « Nous arrêterons de fournir la France. »
Le dirigeant va plus loin. « Ils resteront sans nouveaux médicaments », ajoute-t-il, avant de conclure : « Le système nous forcera à ne pas pouvoir accepter des prix plus bas. » Ces propos, rapportés par le Financial Times, résonnent comme un avertissement direct aux gouvernements européens.
Pour la première fois, un patron de laboratoire ne se contente plus d’évoquer des difficultés économiques ou des arbitrages industriels. Il assume publiquement l’idée qu’un pays puisse être privé d’innovations thérapeutiques en raison de sa politique de prix.
Une question de prix
Albert Bourla justifie cette position par les accords conclus avec l’administration américaine. Ces accords obligent Pfizer à proposer certains médicaments aux États-Unis à un prix comparable à ceux pratiqués dans d’autres pays développés. « Ces accords nous obligent à regarder les prix internationaux d’une manière totalement différente », explique-t-il en substance.
Dans ce nouveau cadre, les prix européens deviennent un point de référence pour le marché américain. Or, les États-Unis constituent historiquement le marché le plus rentable pour les grands laboratoires. Selon la logique exposée par Bourla, maintenir des prix bas en Europe revient mécaniquement à tirer les prix américains vers le bas, avec un impact direct sur les revenus du groupe.
« Le système est conçu de telle manière que nous ne pouvons pas absorber ces écarts », insiste-t-il. Pour Pfizer, la conclusion est claire : si l’Europe refuse de payer davantage, elle cesse d’être prioritaire.
Une inquiétude majeure pour la santé publique européenne
Ces déclarations provoquent un malaise profond dans les systèmes de santé européens. En quelques phrases, Albert Bourla laisse entendre que l’accès aux médicaments innovants pourrait devenir conditionné à la capacité financière des États, et non plus uniquement aux besoins médicaux des patients.
« Ils resteront sans nouveaux médicaments ». Cette phrase fait craindre des retards volontaires de mise sur le marché, voire des absences totales de lancement pour certains traitements. Dans des domaines comme l’oncologie, les maladies rares ou les pathologies chroniques lourdes, de tels retards peuvent avoir des conséquences directes sur la survie ou la qualité de vie des patients.
Au-delà de l’accès aux soins, la pression exercée par Pfizer fait planer une autre menace : celle d’une hausse massive des dépenses de santé. Si les États européens cèdent pour éviter d’être privés de médicaments, ils s’exposent à une augmentation durable des prix, difficilement soutenable pour des systèmes d’assurance-maladie déjà fragilisés.
En affirmant que le choix se situe entre payer plus cher ou « rester sans nouveaux médicaments », le patron de Pfizer place les gouvernements européens face à une alternative brutale. Soit accepter une hausse des coûts, au risque de fragiliser l’équilibre budgétaire et la solidarité sanitaire. Soit résister, au risque d’exposer les patients à des retards d’accès aux traitements.
