Minerais critiques : la méthode française pour entraîner le G7

Longtemps cantonnée aux cercles d’experts, la question des minerais critiques s’est hissée au premier rang de l’agenda diplomatique. En plaçant ce dossier au cœur de sa présidence du G7, la France a fait un pari : celui de transformer une vulnérabilité industrielle en levier de coopération entre grandes économies. Quelques semaines après le sommet d’Évian, le bilan dessine une méthode et révèle les contours d’une souveraineté européenne assumée comme collective.

Cropped Favicon 1.png
By La rédaction Published on 6 juillet 2026 15h22
terres rares, europe, production, technologie, indépendance
terres rares, europe, production, technologie, indépendance - © Economie Matin
90%La Chine contrôle entre 85% et 90% de la capacité mondiale de raffinage des terres rares

Un sujet devenu stratégique

Le point de départ est un diagnostic partagé. « La combinaison du manque de diversité de certains approvisionnements et des restrictions à l'exportation font courir des risques importants pour l'approvisionnement, et donc des risques importants pour le fonctionnement de nos industries », résume Benjamin Gallezot, délégué interministériel aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques. C'est ce constat qui a conduit, selon lui, le président de la République à ériger le sujet en priorité de la présidence française.

La singularité de la démarche tient à la volonté d'accélérer. « Il fallait accélérer et passer la surmultipliée », rapporte le délégué interministériel, qui décrit un consensus au sein du G7 sur trois points : le caractère majeur du sujet, l'importance de la coopération, et la nécessité d'agir plus vite. Cette accélération s'est traduite par une mobilisation inédite des instruments publics.

Une doctrine de « tous les compartiments du jeu »

L'approche française se distingue par son refus de la solution unique. Plutôt que de miser sur la seule relocalisation, elle mobilise l'ensemble des leviers de la politique économique, ce que Benjamin Gallezot nomme « adresser tous les compartiments ». La déclaration du G7 adoptée à Évian en porte la marque : production de projets communs, mobilisation du secteur financier et des banques de développement, régulation du commerce, traçabilité, augmentation des stocks stratégiques, recyclage et innovation.

Sur le volet commercial, le propos est particulièrement clair. « On ne peut avoir une stratégie de diversification que si on a un cadre de commerce équitable, sans dumping », avertit le délégué interministériel, qui plaide pour que, « pour certains des métaux, il faudra réguler le commerce » et « donner un cadre de prix adapté ». C'est reconnaître qu'une stratégie de diversification, sans garde-fous commerciaux, resterait à la merci des prix cassés pratiqués par les producteurs dominants.

Structurer la coopération dans la durée

Le second acte, présenté comme une « rupture », est institutionnel. Le G7 a décidé de créer une Alliance pour la résilience et la production des métaux critiques, « ouverte à d'autres partenaires », précise Benjamin Gallezot, afin de « structurer notre coopération, pas simplement pendant la présidence française, mais pour que ça puisse continuer au cours des autres présidences ». L'enjeu est explicite : inscrire la gestion de ces projets dans le temps long, à l'abri des alternances de calendrier diplomatique.

Cette Alliance ne part pas de rien. Elle prolonge une dynamique amorcée sous la présidence canadienne et se fixe un objectif chiffré : ramener sous la barre des 60 %, puis 50 %, la dépendance à un fournisseur unique pour les terres rares et les aimants permanents d'ici 2030. Un cap volontairement mesurable, qui traduit une philosophie : on ne cherche pas à éliminer toute dépendance, mais à la répartir entre partenaires de confiance partageant des standards communs.

La concentration chinoise en ligne de mire

Derrière le vocabulaire prudent des « concurrents dominants » et des « pays qui n'ont pas les mêmes conditions environnementales », c'est bien la concentration chinoise qui commande toute l'architecture décrite. De l'ordre de 70 % de la capacité mondiale de raffinage, et jusqu'à 91 % pour les terres rares, cette domination fait peser sur les industries occidentales un risque que la seule diversification ne suffit pas à conjurer.

L'actualité récente donne à cet implicite une acuité particulière. Les restrictions imposées par Pékin en 2024 et 2025, étendues à une douzaine de terres rares et assorties d'une règle extraterritoriale visant tout produit contenant plus de 0,1 % de matière d'origine chinoise, ont démontré la vitesse à laquelle une position dominante peut se muer en instrument de puissance. La suspension obtenue à l'automne 2025 n'a fait que rappeler la fragilité du statu quo.

Une souveraineté par la coalition

C'est là que la démarche française prend tout son sens géopolitique. Face à un acteur qui joue de sa position dominante, la réponse n'est ni le repli national ni l'illusion de l'autosuffisance, mais la constitution d'une coalition. En entraînant ses partenaires du G7 vers une action coordonnée, plusieurs filières mobilisées, de la finance au commerce en passant par les affaires étrangères, la France a fait le choix d'une souveraineté partagée, où la sécurité de chacun se construit avec les autres.

Cette logique de coalition rejoint les attentes des rares industriels européens du secteur. Eramet, que sa présidente-directrice générale Christel Bories décrit comme un acteur au service de « la souveraineté de nos économies », figure parmi les seuls groupes du continent présents à la fois sur le manganèse, le nickel et le lithium. Dans un contexte où des investisseurs souverains et industriels alliés manifestent leur intérêt pour son capital, précisément pour sécuriser l'accès aux matières premières critiques, l'entreprise incarne l'enjeu de fond : disposer, en Europe, de champions capables de tenir leur rang face aux géants mondiaux.

L'exercice a ses limites, que nul ne dissimule : la montée en puissance des filières se compte en années, quand les restrictions se décident en semaines. Mais en posant les fondations d'une coopération durable, adossée à des objectifs chiffrés et à une alliance élargie, la présidence française aura au moins réussi à changer de registre : faire d'un sujet technique une affaire d'État partagée entre grandes démocraties industrielles.

No comment on «Minerais critiques : la méthode française pour entraîner le G7»

Leave a comment

* Required fields