La junte malgache intensifie son contrôle sur les minerais stratégiques et terres rares pour maximiser les revenus de l’État. Cette stratégie souverainiste intervient après le retrait du géant japonais Sumitomo, qui fragilise l’attractivité internationale de Madagascar.
Madagascar : la junte resserre son emprise sur les minerais stratégiques après le départ de Sumitomo

Madagascar : quand la junte transforme le contrôle des minerais en arme économique
L'île rouge traverse une période charnière. À Madagascar, la junte au pouvoir orchestre un tournant décisif dans la gestion de ses minerais stratégiques, au premier rang desquels les terres rares, indispensables à la transition énergétique mondiale. Cette inflexion souverainiste intervient dans un contexte particulièrement tendu : le retrait fracassant du géant japonais Sumitomo du projet Ambatovy témoigne des frictions croissantes entre les nouvelles autorités et les investisseurs internationaux.
Cette stratégie de reprise en main s'inscrit dans une dynamique plus vaste, observable à l'échelle du continent africain, où plusieurs régimes militaires font du contrôle des ressources naturelles un marqueur de leur légitimité politique. Pour Madagascar, l'enjeu dépasse largement la question minière : il s'agit de redéfinir l'équilibre, toujours instable, entre souveraineté nationale et attractivité économique.
Le départ de Sumitomo, une secousse majeure pour l'attractivité malgache
Le 1er mai dernier, Sumitomo Corporation a officialisé son retrait total d'Ambatovy, l'une des plus vastes mines de nickel latéritique au monde. Pour se défaire de sa participation majoritaire de 54,17 %, le conglomérat japonais a dû consentir à verser 67 milliards de yens (360 millions d'euros) au repreneur, Ambatovy Mineral Resources Investment, consortium domicilié à Jersey — une transaction à rebours qui mesure, mieux que tout discours, l'étendue des difficultés rencontrées.
Lancée en 2006 avec un investissement record de 8 milliards de dollars, Ambatovy accumule depuis plusieurs années déboires opérationnels et pertes financières. La chute des cours mondiaux du nickel, conjuguée aux dégâts infligés par le cyclone Gezani en février sur le pipeline de 220 kilomètres reliant le site de production à l'usine de raffinage de Tamatave, a paralysé l'activité. La situation préoccupe d'autant plus que les entreprises minières génèrent près de la moitié des recettes d'exportation du pays et contribuaient à hauteur de 6 % aux recettes fiscales en 2023.
Une stratégie souverainiste sur les terres rares et minerais critiques
Face à ces défis, la junte malgache mise sur un virage réglementaire de grande ampleur. Les nouvelles autorités d'Antananarivo entendent renégocier les conventions jugées trop favorables aux opérateurs étrangers et réviser le code minier pour relever substantiellement les redevances extractives. Cette approche vise en priorité les minerais critiques — nickel, cobalt, ilménite, graphite et terres rares — dont dépend la fabrication d'aimants permanents, de batteries et de composants électroniques au cœur de la révolution verte. Selon plusieurs analyses spécialisées, ce repositionnement pourrait transformer durablement la géographie des approvisionnements mondiaux.
Plusieurs réformes structurantes sont actuellement à l'étude. La mesure phare réside dans la création d'une société minière d'État dotée de participations obligatoires dans les projets d'envergure. Viendrait s'y greffer un mécanisme de préemption sur les exportations de minerais critiques, ainsi qu'une obligation de transformation locale pour certaines filières, notamment le graphite et l'ilménite — deux secteurs où Madagascar dispose d'un avantage comparatif considérable. La renégociation des conventions minières existantes et le relèvement des redevances complètent ce dispositif ambitieux, dont la cohérence reste encore à prouver dans les faits.
Un repositionnement géopolitique aux enjeux multiples
Cette bascule s'inscrit dans une tendance africaine désormais bien établie, du Mali à la Guinée en passant par le Niger, où les juntes militaires ont fait du contrôle des matières premières un levier de légitimation politique autant qu'un instrument de négociation diplomatique. À Madagascar, la dimension géostratégique revêt une acuité particulière : les terres rares malgaches suscitent l'intérêt aussi bien de Pékin que des capitales occidentales, engagées dans une course mondiale pour sécuriser leurs chaînes d'approvisionnement en matériaux critiques.
Le retrait japonais pourrait paradoxalement ouvrir la voie à un repositionnement d'acteurs chinois ou émiratis, traditionnellement plus accommodants à l'égard de cadres institutionnels hétérodoxes. Plusieurs missions techniques venues du Golfe ont d'ailleurs été reçues récemment à Antananarivo, selon des sources diplomatiques. Une telle reconfiguration des partenariats serait susceptible de redéfinir l'équilibre géopolitique dans l'ensemble de l'océan Indien — un espace stratégique où les grandes puissances se livrent une compétition d'influence croissante. Ce phénomène n'est pas sans rappeler la cession controversée d'European Lithium, qui avait soulevé de vives inquiétudes quant à la souveraineté européenne sur les minerais critiques.
Les défis économiques d'une transition risquée
Le pari de la junte repose sur une hypothèse audacieuse : faire croire que la fermeté réglementaire attirera davantage qu'elle ne dissuadera. À court terme, la perte d'un opérateur du calibre de Sumitomo fragilise cet argumentaire et complique le dialogue avec les bailleurs multilatéraux, dont les décaissements conditionnent directement l'équilibre budgétaire de 2026. Plusieurs observateurs soulignent que cette posture souverainiste, si elle séduit dans les discours, reste délicate à mettre en œuvre sans fragiliser davantage les finances publiques.
Cette stratégie suscite également des préoccupations environnementales et sociales qui ne sauraient être éludées. Des organisations environnementalistes et des communautés locales s'alarment de la durabilité de pratiques d'extraction intensifiées, dans un pays dont la biodiversité est l'une des plus remarquables — et des plus menacées — de la planète. L'équation demeure redoutable : comment maximiser la rente extractive tout en préservant l'écosystème fragile de la Grande Île et en maintenant l'acceptabilité sociale des projets miniers auprès des populations riveraines ?
