Une étude du Département de topographie du Népal révèle que l’urine des 2 127 alpinistes présents au camp de base du Mont Everest fait fondre 154 tonnes de glace par saison. Le phénomène illustre les externalités négatives d’une industrie lucrative qui génère entre 64 et 213 millions d’euros annuels sans internaliser ses coûts environnementaux.
Mont Everest : l’urine des alpinistes fait fondre 154 tonnes de glace

Chaque saison, près de 2 127 alpinistes se rendent au camp de base du Mont Everest, générant 6 000 litres d'urine par jour, ce qui entraîne la fonte de 154 tonnes de glace. Une étude du Département de topographie du Népal évalue pour la première fois le véritable coût environnemental de cette activité, dont les expéditions coûtent entre 30 000 et 100 000 euros. Publiée dans la revue Regional Environmental Change, cette recherche met en lumière l'impact thermique direct de la présence humaine sur le glacier du Khumbu.
Un phénomène quantifiable : 154 tonnes de glace fondue par saison sur le Mont Everest
Les chercheurs ont étudié des images satellites thermiques sur la période 1991-2023. Leur conclusion est claire : l'urine des alpinistes, à 37°C, accélère la fonte de la glace dont la température est constamment inférieure à 0°C. En 2023, les 2 127 touristes présents pendant 50 jours ont produit 338 299 litres d'urine, causant la fonte de 154 tonnes de glace, soit entre 5 et 6% de la fonte totale attribuée à l'activité humaine au camp de base.
6 000 litres d'urine quotidienne : un impact notable
Le mécanisme de fonte s'explique par un simple transfert thermique. Chaque litre d'urine libère environ 110 kilojoules en passant de 37°C à 0°C. Avec 6 000 litres quotidiens, le camp de base génère assez d'énergie thermique pour potentiellement faire fondre 2 492 tonnes de glace et de neige sur une saison entière. L'urine représente environ 6% de l'impact thermique total des activités humaines, combustibles et chauffage inclus.
L'industrie de l'Everest en chiffres : 2 127 alpinistes, des millions d'euros
L'alpinisme commercial sur le Mont Everest engendre un chiffre d'affaires conséquent. Avec des expéditions facturées entre 30 000 et 100 000 euros, la saison 2023 a généré entre 64 millions et 213 millions d'euros. Le camp de base, autrefois sommaire, est devenu un village temporaire avec tentes chauffées, douches, wifi et bars à espresso. Ce confort moderne nécessite des ressources : 824 bouteilles de gaz de pétrole liquéfié, 18 935 litres de kérosène et 5 130 litres d'essence par saison. Khim Lal Gautam, géoscientifique et auteur principal de l'étude, note que « le camp de base de l'Everest, situé sur le glacier du Khumbu, a connu une augmentation significative de l'activité humaine ces dernières décennies. »
Les externalités négatives d'un tourisme de luxe non régulé
L'économie classique définit une externalité négative comme un coût imposé à des tiers sans compensation. Sur l'Everest, l'industrie de l'alpinisme génère des profits privés tout en dégradant le glacier du Khumbu, un bien commun. Les opérateurs touristiques ne couvrent pas les coûts environnementaux de leur activité. Conséquence : l'amincissement de la glace accroît les risques d'avalanches, menace la stabilité des voies d'accès et remplit dangereusement les lacs glaciaires en aval.
Confort moderne vs. impact thermique : le paradoxe du camp de base
Kenton Cool, grimpeur britannique ayant gravi l'Everest 20 fois, témoigne : « Lorsque j'ai débuté ma carrière d'alpiniste, les déchets étaient considérés comme un sous-produit regrettable. Aujourd'hui, il est impossible de les ignorer. » L'évolution du camp illustre un paradoxe : plus le confort augmente pour justifier des tarifs élevés, plus l'impact thermique s'accroît. Chaque infrastructure de luxe (chauffage, douches chaudes, cuisine élaborée) génère de la chaleur sur un glacier fragile. L'industrie a évolué sans intégrer ses coûts environnementaux dans ses prix, créant ainsi une subvention implicite au détriment de l'écosystème.
Qui paie la facture environnementale ?
Les populations des vallées népalaises subissent les conséquences sans bénéficier des profits. La fonte accélérée du glacier augmente le risque d'inondations catastrophiques, comme celle qui a récemment touché le Népal. Les communautés locales dépendent aussi du glacier pour leur approvisionnement en eau potable. Pendant ce temps, les opérateurs commerciaux, principalement étrangers, engrangent des millions sans contribuer à la préservation du site. Le taux d'amincissement de la glace a presque doublé depuis 2009, une tendance exacerbée par le changement climatique mais accélérée par la présence humaine intense. Une étude de la Fonderie de Bretagne montre comment les externalités non gérées conduisent à des crises systémiques.
Relocalisation du camp : une solution économiquement viable ?
Les chercheurs recommandent de « déplacer le camp de base vers un lieu sans glace pour réduire la fonte des glaciers d'origine humaine, tout en encourageant des pratiques d'alpinisme plus durables. » Les autorités népalaises examinent ce projet. Le coût de relocalisation, estimé entre 5 et 15 millions d'euros, représente moins de 5% du chiffre d'affaires annuel de l'industrie. Une taxe environnementale de 500 euros par alpiniste permettrait de financer l'opération en trois saisons. L'initiative évoque la stratégie de Carrefour et Coopérative U avec Concordis : mutualiser les ressources pour internaliser des coûts externes.
L'étude du Mont Everest démontre qu'aucune activité économique n'est neutre. Quantifier précisément l'impact thermique de l'urine (154 tonnes de glace par saison) oblige l'industrie à assumer ses responsabilités. Reste à savoir si les autorités népalaises imposeront des régulations strictes ou si le marché continuera d'externaliser ses coûts sur un écosystème déjà fragilisé. La réponse déterminera l'avenir d'un tourisme de montagne entre rentabilité immédiate et préservation à long terme.