La Grèce a-t-elle raison de demander des réparations de guerre à l’Allemagne ?

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Par Fabien Pirollo Modifié le 18 mars 2015 à 7h24
Grece Dette Allemagne Europe
175 %La dette de la Grèce représente 175 % de son PIB.

Le lendemain de son élection du 26 janvier 2015, Alexis Tsipras, Premier ministre grec du parti de gauche radicale Syriza, s’est rendu à Kaisariani, ville située dans la banlieue est d’Athènes où 200 résistants grecs furent massacrés par l’occupant nazi le 1er mai 1944.

Cet acte de recueillement est très fort symboliquement : outre rappeler un épisode historique douloureux entre les 2 nations, il permet au gouvernement grec de remettre en perspective les responsabilités de chacun des 2 pays sur la question de la dette grecque.

Grèce : une dette de 175 % du PIB

Aujourd’hui la Grèce doit faire face à une dette publique colossale, qui avoisine les 175 % de son PIB. Les pays membres de la zone euro, Allemagne en tête, y voient une menace pour la monnaie unique et imposent à la Grèce des politiques d’austérité drastiques afin de retrouver l’équilibre budgétaire. Or, par cette visite à Kaisariani, Alexis Tsipras rappelle à l’Allemagne qu’une partie de la dette grecque est due à l’occupation nazie durant la Seconde Guerre mondiale. En effet, l’Allemagne n’a jamais indemnisé la Grèce alors que l’Occupation y a été très destructrice, du fait d’une résistance grecque active. De plus, après la guerre, l’Allemagne a vu une tranche de sa dette annulée par les vainqueurs (dont la Grèce) afin de lui permettre de retrouver le chemin de la croissance.

Les montants qui seraient dus par l’Allemagne à la Grèce au titre des réparations de guerre varient selon les analyses, mais on l’estime aux alentours de 150 milliards d’euros, soit à peu près la moitié de la dette grecque actuelle. L’enjeu est donc capital, d’autant plus que l’annulation de la dette est l’un des principaux moyens prôné par les Grecs de sortir de la débâcle dans laquelle ils se trouvent. Comme l’a déclaré il y a quelques jours Panos Kamménos, ministre de la Défense grec, ce qu’il faut pour résoudre le problème de la dette de son pays n’est pas un troisième plan d’aide mais "une décote comme celle dont a bénéficié l'Allemagne en 1953 à la conférence de Londres sur la dette". A quoi fait-il précisément référence ?

Un prêt de 3,5 milliards de dollars à l'Allemagne pendant la guerre

Pendant la guerre, la Grèce a été occupée pendant 3,5 ans par l’Allemagne nazie (avril 1941 – octobre 1944). Outre les pertes humaines dues aux massacres et aux famines (qu’on dénombre à 600 000), de nombreux bâtiments et autres infrastructures furent détruits. De plus, la Banque Centrale de Grèce fut vidée de ses réserves d’or suite à un prêt forcé accordé à l’Allemagne à taux zéro de 476 millions de Reichsmark (3,5 milliards de dollars) pour contribution à l’effort de guerre. Ce prêt ne sera jamais remboursé. Syriza exige donc de l’Allemagne 2 types d’indemnisations : l’un au titre des réparations de guerre et l’autre concernant le remboursement du prêt forcé.

Lorsque l’Allemagne nazie fut vaincue, les pays victorieux demandèrent réparation. Cependant, pour ne pas commettre les mêmes erreurs que par le passé lors de la signature du traité de Versailles en 1919 (voir JM Keynes, Les conséquences économiques de la paix, 1919), la dette allemande fut réduite environ de moitié. Il fut conclu au cours des négociations que la Grèce, faisant logiquement partie des pays devant recevoir des indemnités, devait normalement percevoir en tout 7 milliards de dollars (en numéraire et en matériel). Toutefois, les années qui suivirent, la Grèce ne reçut qu’une infime partie de ce montant. En effet, en février 1953 fut signé le fameux accord de Londres sur les dettes allemandes. A cette époque, l’Allemagne était séparée en 2 entités : la République fédérale d’Allemagne (RFA) à l’ouest proche des Etats-Unis et la République démocratique allemande (RDA) à l’est proche de l’URSS. Cet accord stipule qu’une partie des réparations due par la RFA aux pays vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale est tout simplement annulée et que le remboursement de l’autre partie est repoussé jusqu’à la future réunification allemande. En effet, dans le contexte de la Guerre froide, les Etats-Unis, principaux instigateurs de ce traité, avaient besoin d’une RFA forte afin d’affronter le bloc communiste. Or, les dettes qui pesaient sur cette dernière étaient un frein sérieux à sa croissance. Le traité fut effectivement une véritable bouffée d’oxygène pour l’Allemagne : on qualifia la période qui suivit la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la réunification allemande de "Wirtschaftswunder", qui se traduit par "miracle économique".

La chute du mur de Berlin en novembre 1989 permit la réunification allemande. Vint avec elle la question du remboursement du reste des dettes de guerre dû par l’Allemagne comme spécifié dans le traité de Londres. Mais le 12 septembre 1990 fut signé le traité de Moscou, également appelé traité 4 plus 2, en référence aux 4 puissances alliées de la Seconde Guerre mondiale (France, Etats-Unis, Royaume-Uni et URSS) et aux 2 Allemagne qui le signèrent. Court, cet accord évoque principalement des sujets relatifs aux nouvelles frontières du pays, à sa souveraineté, à la question militaire, à ses affaires intérieures et extérieures… mais il n’est nullement question de réparation ou de dette. En acceptant ce traité, les signataires renoncèrent de fait à leur dû. Comme la Grèce fait partie des pays qui l’ont approuvé, l’Allemagne estime donc qu’elle est acquittée de toute dette antérieure envers elle.

L'Allemagne ne veut rien devoir à la Grèce

En outre, non seulement l’Allemagne pense ne rien devoir à la Grèce au titre des réparations de guerre, mais elle affirme en plus que la Grèce est mal placée pour lui réclamer de l’argent. En effet, elle a reçu de nombreuses aides financières depuis son adhésion à l’Union Européenne en 1981, et l’Allemagne contribue grandement au financement de ces aides. On estime par exemple que la Grèce a reçu 68 milliards d’euros des Fonds structurels européens depuis son intégration à l’UE. Enfin, il est utile de rappeler que la dette grecque qui appartenait au secteur privé a subi un haircut en 2011 suite à la crise de la dette dans la zone euro et que les banques allemandes y ont perdu beaucoup d’argent.

Cette stratégie d’Alexis Tsipras est risquée. Il s’agit en fait davantage d’un argument moral que financier. L’Allemagne a été claire depuis le début : elle considère qu’elle ne doit rien à la Grèce et ne lui paiera donc rien. Outre rassembler son peuple autour d’un ennemi commun, le Premier ministre grec souhaite rappeler à l’Allemagne que si elle a connu des taux de croissance élevés après la Seconde Guerre mondiale et qu’elle se trouve dans une situation économique prospère aujourd’hui, c’est bien grâce à l’allègement de sa dette publique, pas à des politiques d’austérité sévères. Il estime donc qu’il faudrait s’interroger sur le bienfondé de ces dernières et penser à d’autres solutions pour sortir son pays de la crise, ce qui est somme toute légitime.

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Fabien Pirollo est diplômé de l'ESCP Europe avec une spécialisation en économie. Ancien chargé de mission à la Communauté d'Agglomération des Hauts-de-Bièvre, il est également le créateur du blog http://www.economx.pe.hu/ et analyste financier sur le site http://fr.investing.com

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