Le Crédit Lyonnais, une histoire longue de 150 ans

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Par Jean-Philippe Bidault Modifié le 29 juillet 2014 à 13h53

Extraits du livre "Si la banque m'était contée..." de Jean-Philippe Bidault

Le dimanche 5 mai 1996, à une heure où Paris suspend le rythme de sa vie, entre la place de l'Opéra et la rue de Richelieu, un flot inhabituel de piétons se pressait aux abords du boulevard des Italiens. Sans arrêt, les forces de police tentaient de les empêcher d'approcher, tandis que, rue du Quatre-Septembre, les voitures de pompiers s'allongeaient en un rang sans fin, à peine visible dans l'épaisseur d'un brouillard qui s'échappait, en volutes puissantes et sombres, d'un volcan silencieux.

Envahis, les trottoirs fourmillaient de curieux. De partout montait la clameur de l'effroi, victorieuse du grondement des flammes. Des passants tournaient la tête, curieux de comprendre ce qui arrivait.

« Il n'avait pas besoin de ça ! lança quelqu'un qui paraissait renseigné derrière ses lunettes.

– Au contraire, vous verrez, il en sortira renforcé, lui fit remarquer un sexagénaire à l'allure débonnaire.

– Dire que j'ai un coffre à l'intérieur ! s'inquiétait une femme rousse essoufflée venue en catastrophe aux nouvelles.

– J'espère que vous avez des justificatifs, c'est la première chose qu'ils demandent, lui précisa une autre, emmitouflée dans un grand châle bleu.

– Oh, pour les coffres, ne vous faites pas de mouron, pour sûr ils tiendront. Mais pour les copains, ça sent déjà le roussi, fit observer le sexagénaire à l'allure débonnaire, le mégot au coin de la bouche. A croire qu'ils l'ont fait exprès pour dégraisser. J'en sais quelque chose, j'y ai bossé.

– Avec le Lyonnais, on peut s'attendre à tout ! assura, avec autorité, l'homme aux lunettes qui semblait renseigné. »

*

A l'époque où son siège centenaire s'en allait en fumée, le Crédit Lyonnais était devenu une unité de mesure. On ignorait alors que la facture de son sauvetage finirait par atteindre près de dix milliards d'euros, mais on savait déjà qu'elle dépasserait dix milliards de francs. Dans la presse comme au comptoir des bistrots, le Crédit Lyonnais s'était imposé comme l'étalon des désastres financiers. Du déficit de la Sécurité Sociale pour l'année 1996, on disait qu'il serait au moins égal à un Crédit Lyonnais et de celui du budget de l'Etat qu'il risquait d'en faire une trentaine.

« Ca me fait bizarre, enchaîna le sexagénaire au mégot. Dire que j'ai passé ici plus de quarante berges, que je m'y suis farci des milliers de kilomètres, et qu'il faut que la baraque soit en train cramer pour que je pige qu'elle était belle !

– Des milliers de kilomètres ? s'étonna la femme au coffre, rousse et moins essoufflée.

– Pour sûr que des comme moi, ça devient rare. Entré au service du courrier, sorti au service du courrier, on voit plus ça. Mais j'aimais bien, car, voyez-vous, au courrier on était au courant de tout. Natürlich, c'était pas de tout repos, ça obligeait à marcher, mais au moins quand on marche, on ne gamberge pas !

– Parlez pour vous, moi c'est le contraire, s'exclamèrent les lunettes bien renseignées. Pour réfléchir, je marche.

– Je vois, Monsieur est un intello, ironisa l'employé du courrier. En tout cas, le tour de la banque, là je peux dire que je l'ai fait. Avec tout ce que j'ai entendu, j'en aurais des choses à dire.

– Vous savez que vous m'intéressez, enchaîna l'intellectuel. Que diriez-vous d'un café ? Vous pourriez me raconter tout cela. Mesdames, si le récit vous tente...

– Pourquoi pas ! répondit la locataire rousse du coffre. Parti comme c'est parti, ça va brûler toute la journée.

– Dans ce cas, je ne vais pas vous laisser seule, ajouta la distraite dans son châle. »

*

Les incidents libèrent les langues. Il suffit qu'un train s'arrête inopinément pour que, dans les voitures, chacun y aille de son commentaire, ou qu'une cabine se bloque entre deux étages pour que le silence des ascenseurs soit rompu. Les spectacles urbains que sont les incendies provoquent eux aussi des échanges improbables. Les pyromanes, paraît-il, viennent parfois s'y glisser.

L'ancien employé du courrier proposa de se rendre dans un endroit de sa connaissance du côté du palais Brongniart.

« Ce chemin-là, je l'ai fait des milliers de fois, commenta-t-il en marchant. Là où je vous emmène, c'est là où nous allions à midi avec les collègues. Pas trop loin pour avoir le temps de faire l'aller-retour après le déjeuner, et pas trop près pour ne pas se coltiner les mêmes têtes qu'au boulot. On échangeait nos infos. Notez que nous n'étions pas les seuls. Jusqu'à ce que la bourse passe à l'électronique, il y avait aussi les employés des agents de change. Pour avoir un tuyau, il suffisait de tendre l'oreille. J'en ai sorti des plus-values rien qu'en écoutant les voisins !

– Vous ne pourriez plus le faire aujourd'hui, observa l'intellectuel.

– C'est sûr, reconnut le sexagénaire, alors que le petit groupe s'installait en terrasse, à quelques pas de la Commission des opérations de bourse. Vous avez l'air d'en connaître un morceau. Vous êtes de la partie ?

– Un peu, c'est vrai. Mais nous ne nous sommes pas présentés. Mon nom est Gorion, Maurice Gorion. Je suis journaliste.

– Spécialisé dans la finance ? s'enquit l'ancien du Crédit Lyonnais.

– Si l'on veut, je travaille pour plusieurs titres sur les questions économiques.

Devant le palais Brongniart, la foule affluait, repoussée par la police de la rue du Quatre-Septembre. On se racontait des histoires extraordinaires. Certains assuraient qu'il s'agissait d'un incendie criminel, d'autres que c'était parce qu'on avait fait des économies sur le système de sécurité. Des voix murmuraient que cette fois le Crédit Lyonnais ne s'en remettrait pas.

« Et vous, qu'en pensez-vous ? demanda Gorion à l'employé du service du courrier.

– Oh, moi, je pense qu'il en a vu d'autres. Le Lyonnais, lorsque j'ai été embauché, c'était presque encore une banque privée.

– Mais quand donc y êtes-vous entré ? interrogea la modiste, qui ramena son châle sur ses épaules.

– Le mercredi 2 janvier 1952 exactement, madame, j'avais tout juste dix-sept ans. Et, à part mes années de service militaire dans le bled, je l'ai pas quitté jusqu'à l'an dernier.

*

Sur le trottoir, un vent frais soufflait dans ce mois de mai si doux la veille encore. Il ne pleuvait pas, mais de gros nuages de fumée montaient dans le ciel de la capitale. De partout, les Parisiens confluaient, comme les jours de manifestations. Chacun se tut tout à coup et il se fit tout à coup un très profond silence quand, du transistor qu'un badaud baladait, parvint la voix de Nicolas Chaine, le directeur de la communication du Crédit Lyonnais. Son verbe sonnait clair et rassurant. Dès le lendemain, affirmait-il, les clients de l'agence centrale du boulevard des Italiens pourraient retrouver dans l'ensemble du réseau les services auxquels ils étaient habitués.

« Là, je demande à voir, sursauta Paul. Les coffres tiendront, je le confirme, mais vous risquez d'attendre des mois avant de pouvoir y accéder. J'espère que vous n'avez pas trop besoin de ce qui se trouve dedans, ajouta-t-il à l'attention de la modiste.

– Bon, revenons plutôt à votre histoire, proposa égoïstement la libraire, qui n'avait pas de coffre. Quels sont les présidents qui vous ont le plus marqué ?

- Ah là, y a pas photo. C'est Bloch-Lainé et c'est Haberer.

– Ceux-là, ils n'ont pas commencé comme coursiers, fit observer le journaliste. Pourquoi ce choix ?

– C'est simple, répondit le sexagénaire en rallumant son mégot. Ce sont les deux présidents qui ont le plus développé la banque. Je vous prie de croire que les gars en étaient fiers.

– On ne peut pas dire que ça se soit bien terminé, ni dans un cas, ni encore moins dans l'autre, suggéra le spécialiste de la finance.

– C'était à quelle époque ? demanda la dame rousse du passage Choiseul.

– Je m'en souviens comme si c'était hier. François Bloch-Lainé a été président de 1967 à 1974, et Jean-Yves Haberer – pardon Habérer, il tenait à ce qu'on prononce son nom comme s'il y avait un accent – de 1988 à 1993.

– Bloch-Lainé est arrivé au lendemain de la réforme de 1966, rappela le journaliste.

– Exactement, approuva l'ancien du courrier. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre. Mais pour ces dames, faudrait peut-être préciser. D'autant que moi, je ne l'ai vu que de l'intérieur.

– C'est bien ce qui est intéressant. Vous rappelez-vous le nom qu'on a donné à cette réforme de 1966 ?

– Nous, à l'intérieur, on l'appelait la réforme de 66.

– Eh bien, à l'extérieur, si je peux dire, on l'appelait – c'est amusant quand on connaît la suite – la réforme Debré-Haberer.

– Ah, déjà, le même Haberer ? sursauta la libraire.

– Oui, le même. En 1966, Michel Debré était revenu au gouvernement comme ministre de l'Economie et des Finances. Il avait appelé à son cabinet plusieurs jeunes inspecteurs des finances dont Jean-Yves Haberer. Et ensemble, ils se sont lancés dans une vaste modernisation du système bancaire français.

– C'est à ce moment qu'a été créée la BNP, lança le sexagénaire. Je ne l'ai pas oublié parce que ça nous a fait un choc.

– Exact. Dans le cadre de cette réforme, deux des quatre banques nationalisées à la Libération ont été fusionnées, la Banque Nationale pour le Commerce et l'Industrie et le Comptoir National d'Escompte de Paris, pour donner naissance à la Banque Nationale de Paris. Mais ce n'est pas le point le plus important de la réforme.

– Ah ? s'étonna l'ancien postier.

En 1945, poursuivit Maurice Gorion, il avait été décidé de spécialiser les banques, avec – je simplifie – d'un côté les banques de dépôt, dont les quatre nationalisées, et de l'autre les banques d'affaires. Eh bien, en 1966, Jean-Yves Haberer convainc Michel Debré de revenir sur cette séparation. Désormais, les banques de dépôt vont pouvoir prendre des participations industrielles, et les banques d'affaires ouvrir des agences et recevoir des dépôts des particuliers. Dans la foulée, on autorise les banques de dépôts à ouvrir de nouvelles succursales sans autorisation préalable de l'administration. On peut dire qu'elles en ont profité.

– C'est bien vrai, interrompit l'homme du courrier. Quand Bloch-Lainé est arrivé au Lyonnais, on avait dans les 800 agences. Quand il est parti en 1974, on en était à 2 000. Je me souviens qu'en 1970 on a ouvert une agence par jour ! Sans compter l'international. On devait être environ 30 000 en 1967, et 45 000 à son départ. Grande époque, c'est moi qui vous le dis !

– Certes, mais au prix de grandes tensions ! rétorqua le journaliste. La grève des banques au printemps 1974 a quand même duré chez vous deux mois, beaucoup plus que chez les autres. Il est vrai que ça a lancé Arlette Laguiller.

– Ah Arlette ! murmura Paul avec nostalgie.

– Vous avez connu Arlette ? demanda la libraire.

– Si je l'ai connue ? Bien sûr, encore que je vous avouerai que je la voyais moins que Bloch-Lainé ou que le directeur général de l'époque.

– On ne peut pas dire qu'ils aient laissé la banque dans un très bon état, fit remarquer Gorion. Vous vous rappelez ce qu'on disait : Il a fallu cent ans pour faire le Lyonnais...

– ...et cinq jours pour le détruire, compléta Paul. Oui, je connais, et je vous assurer que c'est très injuste à leur encontre. Au courrier, les gars disaient qu'on les avait lourdés parce qu'ils n'étaient pas giscardiens. En tout cas, avec nous, c'étaient des gentlemen. »

"Si la banque m'était contée..." de Jean-Philippe Bidault

Éditions du Palio

194 pages

14,5 x 22 cm

21,50 euros

couverture si la banque

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Jean-Philippe Bidault est un ancien élève de Normale Sup' en Sciences Physiques, titulaire d'une maîtrise de Lettres et diplômé de l'Institut de Haute Finance. Après avoir été dirigeant de sociétés, il est actuellement vice-président de la Compagnie des Conseils et Experts Financiers (CCEF). Ancien journaliste à Valeurs Actuelles, il a publié de nombreux ouvrages comme auteur ou éditeur et notamment Si l'argent m'était conté (Editions du Palio, 2012), où il met en scène les échanges économiques et les passions qui les entourent. Il est également président de l'Institut Vitruve (Etudes sur Alésia, capitale des Gaules).

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