Faut-il laisser la Chine investir en France ?

Par Mary-Françoise Renard Publié le 2 octobre 2013 à 14h56

La Chine vient d'entrer dans le club des trois premiers investisseurs mondiaux et les chiffres publiés par les autorités font état d'une hausse de 17,6% de ses investissements directs à l'étranger entre 2011 et 2012, de quoi alimenter les fantasmes et les craintes relatifs à la toute puissance chinoise.

Alors que les investissements des entreprises françaises en Chine représentaient 16,7 milliards d'euros fin 2102, selon une étude récente de l'Ambassade de France, les investissements en France des entreprises chinoises sont faibles : 4,2 milliards d'euros, ce qui est inférieur à 1% des investissements étrangers dans notre pays. C'est donc un phénomène qui pourrait passer inaperçu ou presque, et pourtant, chaque opération fait la une de la presse et entraîne de vives inquiétudes. Paranoïa ou lucidité ?

La stratégie de la Chine a des objectifs multiples : recherche de matières premières pour compenser sa dépendance (essentiellement dans les pays en développement ou émergents), acquisition de technologie pour pallier ses faiblesses, apprentissage de la gestion d'entreprises étrangères et constitution de réseaux de distribution, et recherche de nouveaux marchés pour contrebalancer le ralentissement de ses exportations. Compte tenu de l'importance de ses réserves de change, cette politique a aussi un objectif de diversification dans l'utilisation de ces réserves. Un fonds souverain (China Investment Corporation) a d'ailleurs été créé en 2007 pour optimiser leurs rendements.

Cette logique de mondialisation est assez proche de celle suivie par la plupart des pays.

Malgré des statistiques peu satisfaisantes, notamment en raison du rôle des destinations de transit (Iles Caïman...), que peut-on observer ?

L'internationalisation des entreprises chinoises est un phénomène assez récent, qui croît rapidement, notamment en France

Elle prend surtout la forme d'installations de sièges ou de bureaux de représentations, et d'acquisitions, mais peu d'investissements « greenfield ». Ces investissements concernent un grand nombre de secteurs mais certains d'entre-deux ont pris une valeur symbolique comme l'achat de vignobles ou la participation du fonds souverain dans une filiale de GDF Suez.

La France est un pays très attractif pour les investissements étrangers et ceux-ci sont présents dans la plupart des secteurs économiques, sans que cela attire particulièrement l'attention. Le fait que les vignobles français réputés appartiennent en partie à des anglais est assez peu connu ne fait pas les unes de la presse. La vente de Justin Bridou à une entreprise chinoise a fait beaucoup de bruit alors même que l'entreprise n'était plus française mais américaine.

Pourquoi les investissements chinois génèrent-ils autant d'inquiétude ?

Cela tient sans doute principalement à deux choses : la crainte du pouvoir économique de la Chine et le manque de confiance vis-à-vis d'un pays accusé de ne pas respecter les règles d'une économie de marché, statut qu'elle n'a toujours pas obtenu de l'OMC.

La puissance financière de la Chine, le soutien dont les entreprises bénéficient de la part de l'Etat, la concurrence qu'elle a exercé sur l'industrie d'un grand nombre de pays, tout cela concourt à craindre une mainmise de la Chine sur notre économie, notamment quand il s'agit de secteurs stratégiques.

Cette crainte est accentuée par la méfiance qui caractérise souvent nos relations avec la Chine : risque de perdre notre avantage technologique, concurrence déloyale. En effet, celles-ci restent très liées à la puissance publique, que ce soit ou niveau central ou provincial, ce qui leur donne de nombreux avantages, notamment en matière d'accès au crédit.

Quels risques potentiels ces investissements représentent-ils pour notre économie ?

On peut retenir 4 grandes catégories :

  • L'accroissement de la concurrence, s'il s'agit de l'implantation d'une filiale d'une entreprise chinoise, et donc une baisse de la part de marché
  • Le manque de cohérence locale et d'effets induits sur l'environnement proche
  • Une grande incertitude sur la réalité des projets
  • Le risque d'une appropriation de notre technologie, nous faisant perdre une partir de notre avantage comparatif.

Même si cela peut sembler justifié, il semble tout à fait irréaliste de fermer nos frontières aux investissements chinois qui ont un fort potentiel de développement, la stratégie du gouvernement chinois étant d'accroitre encore ces investissements (objectif de croissance de 17% par an d'ici 2015). Ils peuvent entraîner des maintiens ou des créations d'emploi (environ un millier d'emplois en 2011), et un apport financier non négligeable pour des entreprises en difficultés.

Au contraire, ce nouvel environnement doit être l'occasion d'une réflexion sur la stratégie de la France vis-à-vis de la Chine. Pour diverses raisons, la Chine a besoin de la France et de l'Europe et il est indispensable d'équilibrer nos relations afin d'imposer à la Chine les conditions qu'elle-même nous impose. Les investissements étrangers sont très encadrés en Chine, et la France devrait pouvoir tout autant protéger ses secteurs stratégiques.

On atteint là une question centrale : face à la régionalisation du monde, la France ne peut avoir une stratégie isolée face à la Chine. Cette stratégie doit être définie par les pays européens afin d'éviter que la Chine utilise leurs différences et leurs désaccords pour imposer ses propres règles.

Il s'agit peut-être d'un rêve impossible, c'est pourtant la condition indispensable à la construction de relations équilibrées.

Marie-Françoise Renard est professeur à l'Ecole d'Economie, Université d'Auvergne, et responsable de l'IDREC (Institut de Recherche sur l'Economie de la Chine) au CERDI.

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