La technologie peut-elle être le chevalier blanc de la durabilité??

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Par Stéphane Monier Publié le 28 juillet 2022 à 15h00
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27%Les appareils électriques sont à l?origine de 27% des émissions de gaz à effet de serre d'origine humaine.

Les actions technologiques connaissent une période difficile, comme le montre la performance de l’indice Nasdaq, à forte composante technologique, qui a cédé 25% depuis le début de l’année. Cependant, au-delà des préoccupations de nature conjoncturelle, la technologie jouera un rôle clé comme vecteur structurel de transition au service de la durabilité. Pour les investisseurs, il est crucial d’identifier des moyens d’en tirer parti à mesure que la transition progresse.

Le défi de la durabilité est d’une ampleur gigantesque. Les émissions doivent être réduites de moitié d’ici 2030. La production d’hydrogène propre doit progresser de sept fois par an pour atteindre les objectifs « net-zéro ».[1] Nous devons remettre 20% des terres agricoles dans leur état naturel au cours des huit prochaines années tout en alimentant une population croissante. Alors que notre économie évolue d’un modèle de « prendre-utiliser-jeter » vers un modèle circulaire, efficient, inclusif et propre (CLIC®, acronyme anglais des termes Circular, Lean, Inclusive et Clean), les systèmes, les processus et la productivité devront changer. Les coûts élevés actuels des denrées alimentaires et de l’énergie jouent un rôle clé. L’innovation sera déterminante. Et la technologie sera un catalyseur puissant tout au long de la chaîne de valeur.

Pour relever le défi à venir, nous devons entre autres améliorer notre utilisation des sources d’énergie. Cela nous oblige à modifier notre mix énergétique et l’efficacité des matériaux et des services que nous utilisons. Certes, les sociétés technologiques ne produiront pas d’électricité, de ciment ou d’acier plus verts, mais elles pourront jouer un rôle clé pour générer des gains d’efficacité susceptibles d’économiser des coûts et des ressources. La modélisation sur ordinateur, la robotique et l’impression 3D peuvent réduire la consommation de ressources des activités manufacturières. Les drones et l’analyse d’images avancée peuvent aider les entreprises à mesurer les émissions et à détecter les fuites. Les capteurs connectés et les technologies blockchain peuvent optimiser la production et les chaînes d’approvisionnement.

De nombreux secteurs utilisent déjà les logiciels, les composants électroniques et le cloud computing [2] à cette fin,ce qui constitue un vecteur de croissance structurelle des entreprises technologiques. La migration de serveurs internes vers le cloud, ou « nuage », pourrait réduire les émissions de CO2 d’environ 60 million tonnes par an, selon les estimations du cabinet de conseil Accenture [3], et les coûts informatiques de 30% à 50% [4]. Lessecteurs aéronautique, automobile et de la construction utilisent des logiciels pour modéliser les forces et visualiser les nouveaux produits. Les assureurs utilisent des contrats intelligents basés sur la blockchain pour offrir une couverture climatique aux agriculteurs en Afrique. Les supermarchés ont recours aux prévisions basées sur l’IA pour améliorer l’alignement des commandes et des livraisons à la demande. L’agriculture de précision diminue l’emploi d’engrais grâce à un meilleur ciblage ; les fermes verticales qui fonctionnent avec des capteurs basés sur Internet et de l’automatisation peuvent consommer jusqu’à 95% moins d’eau que les fermes traditionnelles [5]. D’ailleurs, les gains d’efficience ne se limitent pas aux produits : les sociétés technologiques sont aussi cruciales pour améliorer l’efficacité des services, grâce à des plateformes qui sous-tendent l’économie du partage, par exemple pour la location d’objets coûteux ou la vente de vêtements de seconde main.

La numérisation et la dématérialisation pourraient donc être des facteurs clés pour améliorer l’efficience des produits et des services. Dans certains domaines, ces tendances ont permis de réduire les émissions, mais ont aussi soutenu une forte hausse des cours des actions, estompant la distinction entre la technologie et les autres secteurs : les voitures dans le cas de Tesla, ou le commerce dans celui d’Amazon. Les sociétés technologiques ont aussi un rôle à jouer dans la transition vers le « net-zéro » en améliorant le mix énergétique. Les panneaux solaires et les turbines éoliennes requièrent des capteurs intégrés et le contenu en semiconducteurs d’un véhicule électrique vaut près de deux fois celui d’une voiture conventionnelle. Contrairement aux systèmes basés sur les carburants fossiles, l’énergie renouvelable nécessite des grilles intelligentes connectés à Internet pour gérer les flux et optimiser les ressources. La transition énergétique exigera aussi d’énormes améliorations du stockage d’énergie sur batterie, ainsi que de la production d’hydrogène vert, où les progrès viennent souvent de start-ups technologiques. Ces progrès sont généralement non linéaires : la demande actuelle en véhicules électriques et en énergie renouvelable était impensable il y a vingt ans. Les coûts de production d’énergie à base d’hydrogène pourraient être les prochains à diminuer.

Malgré certaines craintes liées à des suppressions d’emplois potentielles dues au progrès technologique, les sociétés technologiques doivent aussi jouer un rôle clé pour rendre la transition vers la durabilité plus équitable. Des produits et services plus efficaces et des appareils et systèmes connectés plus abordables pourraient notamment profiter aux pays émergents dans des domaines aussi variés que l’agriculture, l’assainissement, la santé, la finance et l’enseignement. Citons l’exemple des applications de paiement mobile qui rendent les services financiers plus inclusifs. Ou encore une plateforme conçue par une société d’intelligence artificielle qui prédit les épidémies de dengue trois mois à l’avance, avec une précision de 81-84%, et qui est actuellement testée en Malaisie, aux Philippines et au Brésil.

Les géants technologiques disposant de liquidités importantes participent également au financement de telles technologies à un stade précoce ou intermédiaire : aux côtés de la Fondation Gates, Alphabet, Meta, Shopify et Stripe investissent dans un nouveau Frontier Fund visant à déployer à plus grande échelle les technologies de capture et de stockage du carbone [6]. Grâceà leurs modèles à faible intensité en capital, les entreprises technologiques sont généralement très peu exposées aux risques de transition climatique. Selon nos estimations établies conjointement avec notre partenaire technologique SYSTEMIQ, le ratio d’investissement en CO2 médian des sociétés de logiciels et de services est une émission de 50 tonnes de CO2 par million de dollars investi, contre plus de 3’000 tCO2e par million de dollars dans le cas des sociétés d’hydrocarbures. Il convient néanmoins d’analyser l’exposition des sociétés technologiques. De nombreuses petites entreprises ne publient pas de chiffres sur leurs émissions ou la durabilité en général. Séparément, les appareils électriques sont à l’origine de 27% des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine [7] et les technologies blockchain sont parfois très énergivores. Les e-déchets représentent un autre problème, puisqu’environ USD 60 milliards de produits électroniques ont été jetés à l’échelle mondiale jusqu’à présent, selon une estimation des Nations Unies. Un seul courrier électronique a une empreinte carbone équivalente à celle d’un petit sac en plastique.

Cependant, quand bien même la révolution numérique comporte un coût environnemental, les investisseurs se demandent si la technologie peut nous aider à relever le défi climatique. Dans notre positionnement de portefeuille actuel, nous préférons les actions de qualité aux valeurs de croissance. Nous recherchons donc des sociétés de qualité qui sont capables de maintenir leurs marges, qui génèrent des cash-flows solides, et qui ont peu d’endettement et des bénéfices prévisibles. D’un point de vue structurel, le rôle des entreprises technologiques pourrait être celui de facilitateurs et d’accélérateurs, à mesure que les différents secteurs intègrent leurs solutions. Pour intégrer les investissements technologiques dans un portefeuille durable, nous suivons une approche en trois volets. Tout d’abord, nous évaluons l’alignement et la résilience des investissements à la transition. Ensuite, nous concevons des stratégies qui capturent son potentiel haussier. Enfin, nous finançons des investissements verts dans des solutions à stade précoce ou matures qui doivent être déployées à plus grande échelle afin d’éviter qu’une « prime verte » n’augmente les coûts. De cette manière, il est possible de tirer parti de la technologie pour atteindre les objectifs durables, réduire le risque climatique et améliorer la performance des investissements.

[1] Hydrogen for net zero, Hydrogen Council and McKinsey, novembre 2021

[2] Expression anglaise couramment utilisée, signifiant « informatique en nuage »

[3] The Green Behind the Cloud, Accenture, septembre 2020

[4] Source : OpsRamp 2020 Survey, The Emergence of Cloud-First Enterprises

[5] Source : Aerofarms

[6] Frontier (frontierclimate.com)

[7] Source : Bill Gates, How to Avoid a Climate Disaster

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Stéphane Monier est Chief investment officer chez Lombard Odier.