Fabriquer les odeurs du passé en reproduisant les parfums d’antan

Recréer les senteurs disparues offre un nouveau moyen de redécouvrir le passé, et d’enrichir l’expérience offerte dans les musées et lors des visites culturelles.

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Par Horizon Publié le 18 novembre 2022 à 15h00
Odeurs Passe Musee Experience Olfactive
60%Certains pigments anciens contiennent 60% d'arsenic.

Depuis l’époque d’Aristote et de la Grèce antique, on considère qu’il existe une hiérarchie des sens. La vue est considérée comme le sens le plus important, suivi de l’ouïe, l’odorat, le goût, et enfin le toucher.

Mais si des sens comme l’odorat sont considérés comme secondaires dans le monde contemporain, leur place est quasiment inexistante lorsque l’on se replonge dans le passé. Dans un lieu chargé d’histoire, par exemple pendant la visite d’un musée, ou face à une œuvre d’art ancienne, seuls nos yeux sont généralement sollicités. Pourtant, l’odorat, lorsqu’il entre en jeu, peut être particulièrement évocateur. Par conséquent, il serait peut-être intéressant que les chercheurs accordent plus d’attention aux odeurs du passé.

Odeurs anciennes

On pourrait, par exemple, se demander « ce que cela sentait » il y a 200 ans.

La plupart des historiens qui se sont penchés sur la question s’accordent à dire qu’étant donné qu’on ne se préoccupait pas autant de l’hygiène à l’époque qu’aujourd’hui, c’est probablement l’odeur corporelle qui dominait. Érika Wicky, docteur en histoire de l’art, n’a jamais remis cette hypothèse en question jusqu’à ce qu’elle soit amenée à étudier les journaux de l’époque et y trouve des réclames pour des vernis sans odeur. Cela lui a rappelé que les vernis de l’époque étaient généralement des produits chimiques qui dégageaient une odeur très forte. Elle s’est alors demandée ce que pouvait bien sentir à l’époque l’atelier d’un artiste.

Mme Wicky travaillait alors au Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes situé à Lyon, en France. Un jour, elle a entendu parler d’un meuble à couleurs ayant appartenu à Fleury Richard, un peintre français du début du XIXe siècle.

Meuble à couleurs

Conservé dans les profondeurs du Musée des Beaux-Arts de Lyon, le meuble est resté en très bon état. Il renfermait plus de 100 pigments et autres matières utilisées par les artistes de l’époque, emballés dans du papier, et étiquetés à la main par le peintre lui-même pour indiquer leur contenu.

« C’est un bel objet, mais pour le moins dangereux », explique Mme Wicky. « Certains pigments contiennent 60 % d’arsenic. » Elle a toutefois réalisé que ce meuble constituerait une véritable mine d’informations sur l’odeur que pouvait avoir l’atelier d’un peintre.

Elle a donc lancé un projet intitulé PaintOdor, pour découvrir quelles auraient été les odeurs dominantes de l’atelier d’un peintre. Grâce aux informations apportées par le meuble, aux documents de l’époque et aux connaissances d’autres experts, Mme Wicky a pu déterminer que quatre odeurs devaient dominer dans l’atelier d’un peintre de l’époque.

Les senteurs identifiées étaient celles de l’huile de lin et de la térébenthine, qui servaient à mélanger les peintures, d’une colle à base de peau de lapin, utilisée comme enduit pour rigidifier les toiles, et du vernis, appliqué sur la peinture pour la protéger.

Parfumeurs

Mme Wicky a collaboré avec les parfumeurs de Givaudan, le fabricant suisse d’arômes et de parfums pour recréer les odeurs de ces matières (certaines des véritables substances chimiques utilisées étant trop toxiques pour être utilisées). Le but est de les utiliser lors d’une exposition des œuvres de Richard qui sera organisée l’an prochain à Lyon. Les visiteurs pourront parcourir l’exposition munis d’un livret dont ils pourront retirer les autocollants afin de sentir les odeurs des substances utilisées par l’artiste.

Mme Wicky met la touche finale à un ouvrage présentant son projet. Elle espère aussi continuer d’étudier le rôle de l’odorat dans la peinture classique. Elle précise que l’odorat était aussi un moyen pour les peintres d’obtenir des informations. Ils vérifiaient la composition des pigments, qui coûtaient très cher, en en brûlant une petite quantité et en les sentant, pour s’assurer que les commerçants n’essayaient pas de les escroquer.

Une deuxième étude pourrait encore améliorer notre connaissance des odeurs du passé. Le projet ODEUROPA financé par l’UE, d’un budget de 2,8 millions d’euros, a pour vocation de développer la culture olfactive historique européenne et d’étudier comment des institutions telles que les musées peuvent utiliser l’odorat pour renforcer l’impact de leurs collections.

« Il s’agit du tout premier projet de recherche européen à développer des méthodologies informatiques pour déterminer et documenter le rôle joué à l’époque, et encore aujourd’hui, par l’odorat dans notre culture », explique Inger Leemans, professeure à la Royal Academy of Arts and Sciences (KNAW) aux Pays-Bas.

L’équipe a commencé par examiner un grand nombre de documents numériques (images, peintures et textes du XVIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle) et les a répertoriés en fonction de leurs références à l’odorat. Elle a ensuite entraîné un algorithme d’apprentissage automatique à reconnaître ces références aux odeurs. Elle a alors paramétré cet algorithme pour qu’il analyse les référentiels d’œuvres d’art et les sources historiques conservés dans les bases de données spécialisées. L’équipe a ainsi pu produire un réseau sémantique d’odeurs (appelé European Olfactory Knowledge Graph) aidant les chercheurs à comprendre comment et où les odeurs étaient créées, rencontrées et comprises.

L’équipe a publié plusieurs articles sur la méthodologie utilisée. On espère que ce réseau de connaissances permettra aux chercheurs d’étudier l’évolution des odeurs au fil du temps.

Recherche sur les odeurs

« Nous sommes en train de développer un moteur de recherche qui aidera les utilisateurs à découvrir des odeurs liées, comme le font les moteurs de recherche sur Internet », indique Marieke van Erp, membre de l’équipe. Une version de ce moteur de recherche, qui n’est pas encore disponible au public, sera mise en ligne très prochainement.

Un autre objectif important de ce projet est de d’aider les organismes culturels à mieux communiquer l’importance des odeurs au public. En novembre 2021, l’équipe a organisé une visite test au Musée d’Ulm, en Allemagne, durant laquelle les visiteurs pouvaient admirer les œuvres d’art et sentir les odeurs du passé tout au long du parcours.

Les visiteurs ont ainsi admiré une peinture datant de 1628 qui représentait une femme tenant une paire de gants parfumée en cuir. À l’époque, ces gants étaient un cadeau et un accessoire très à la mode. L’équipe a collaboré avec des parfumeurs de la société International Flavours and Fragrances pour recréer l’odeur de ces gants, afin que les visiteurs puissent la sentir en regardant la peinture.

D’après George Alexopoulos, un autre membre de l’équipe, les visiteurs ont adoré l’expérience. « Pour de nombreux visiteurs, utiliser l’odorat pour évoquer des objets, des histoires et des lieux est une idée intéressante, nouvelle et différente. »

Odeur de l’enfer

Un des intérêts de l’étude est que les individus ne réagissent pas tous de la même façon aux odeurs. Par exemple, certaines personnes ne parviennent pas à déceler certaines odeurs. Dans le cadre du projet du Musée d’Ulm, l’équipe a élaboré une odeur censée restituer l’odeur de l’enfer, représenté sur un tableau. Certains visiteurs ont trouvé cette odeur très déplaisante tandis que d’autres l’ont trouvée trop agréable pour représenter quelque chose d’aussi terrifiant que l’enfer.

L’équipe espère que d’autres projets pourront s’inspirer de ses méthodes et outils pour utiliser le sens olfactif dans les établissements culturels. Pour le moment, elle continue d’organiser des visites intégrant des odeurs. La dernière en date, intitulée City Sniffers, est une visite à pied d’Amsterdam durant laquelle les participants peuvent gratter différentes parties d’un carton tout au long du parcours pour pouvoir sentir les odeurs associées.

Les recherches réalisées dans le cadre de cet article ont été financées par le biais des Actions Marie Skłodowska-Curie (MSCA) de l’UE. Ce document a été publié initialement dans Horizon, le magazine de l’UE dédié à la recherche et à l’innovation.    

 

Pour en savoir plus sur les projets financés par l’UE mentionnés dans cet article, suivez les liens ci-dessous.

PaintOdor

ODEUROPA

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Horizon, le magazine de l’UE dédié à la recherche et à l’innovation.

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