Luc Pastorel : « L’offre de soin à domicile est complémentaire au système hospitalier »

Le modèle de santé français, historiquement bâti autour de l’hôpital, atteint un point de bascule. Entre la saturation des services d’urgence et un accès aux soins de ville de plus en plus fragmenté, l’organisation territoriale des soins semble appeler à un changement de paradigme. Pour Luc Pastorel, fondateur de SOS Oxygène, le domicile doit être perçu comme une unité de prise en charge capable de soutenir l’institution hospitalière. Les derniers baromètres du secteur semblent donner raison à cette analyse.

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By La rédaction Published on 25 mars 2026 7h34
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Senior man with stick suffering from Parkinson syndrome on sofa at home - © Economie Matin
92%92 % des Français estiment l'hôpital en danger

Aujourd’hui, un Français sur deux déclare s’être déjà rendu aux urgences pour un motif non vital. Ce recours systématique à l'hôpital public s'explique par un manque d'alternatives perçu : 27 % des patients concernés invoquent l'impossibilité d'obtenir un rendez-vous en ville dans un délai acceptable, tandis que 29 % admettent ne pas savoir vers qui d'autre s'orienter. Ce phénomène de report est la conséquence directe d'une dégradation de l'accès aux soins de proximité. Selon le baromètre de la Fédération hospitalière de France (FHF), publié en mars 2026, près de trois Français sur quatre (73 %) ont déjà renoncé à au moins un acte de soin au cours des cinq dernières années. Si les délais d'attente constituent le premier frein pour 59 % des sondés — il faut désormais compter 12 jours pour un généraliste et plus de trois mois pour un cardiologue —, les obstacles financiers (40 %) et l'éloignement géographique (38 %) durcissent encore ce constat.

L'hôpital face à un changement de paradigme

Ce recours par défaut à l'hôpital, faute d'accès en ville, place l’institution face à une équation budgétaire et opérationnelle quasi insoluble. Au-delà des difficultés d'accès immédiates, le système hospitalier doit absorber un "mur de dépenses" de 11 milliards d'euros projeté d'ici 2029. Avec un déficit cumulé qui se stabilise à un niveau élevé — 2,7 milliards d’euros en 2025 pour les établissements publics — la structure est contrainte de se recentrer sur ses missions prioritaires : les soins critiques et les urgences vitales.

Pourtant, la réalité des besoins de santé évolue. Avec plus de 20 millions de personnes vivant avec une affection de longue durée (ALD), la prévalence des maladies chroniques — telles que les insuffisances respiratoires ou les besoins en nutrition artificielle — interroge la pertinence du maintien en hospitalisation conventionnelle. Dans ce contexte, le « virage ambulatoire », visant à raccourcir ou à éviter le séjour à l'hôpital en réalisant les actes médicaux et le suivi technique directement dans l'environnement quotidien du patient, n'apparaît plus seulement comme un levier d'économies budgétaires, mais comme une nécessité d'organisation territoriale. Il s'agit de repenser le lieu du soin pour que l'hôpital ne soit plus le réceptacle de toutes les défaillances du système, mais le sommet d'une pyramide de prise en charge dont le domicile devient une des bases techniques.

Un écosystème de soins en quête de reconnaissance

Cette décentralisation du soin ne repose pas sur un acteur unique, mais sur une coordination entre plusieurs métiers de proximité. Si les médecins généralistes, les infirmiers libéraux et les masseurs-kinésithérapeutes assurent le suivi clinique quotidien, le transfert de charges plus complexes vers la ville a fait émerger un maillon technique indispensable : les Prestataires de Santé à Domicile (PSAD). Pour Luc Pastorel, fondateur de SOS Oxygène, leur rôle dépasse la simple logistique de matériel. Il s'agit d'une mutation où le domicile devient une unité de prise en charge capable de gérer des dispositifs médicaux lourds. « L’offre de soin à domicile est complémentaire au système hospitalier », souligne-t-il. Cette complémentarité repose sur une « technicité de proximité » conçue pour rassurer le prescripteur hospitalier. La sortie d'un patient fragile, par exemple en insuffisance respiratoire, suppose en effet une chaîne de sécurité infaillible : astreintes 24h/24, télésurveillance et maintenance préventive des machines.

Toutefois, cette efficacité technique reste vaine sans une coordination étroite avec les autres professionnels. Le succès du virage ambulatoire dépend de la porosité entre l'institution hospitalière et cet écosystème de ville. L'enjeu est de libérer des « lits d'aval » à l'hôpital — ces lits occupés par des patients dont l'état ne nécessite plus une surveillance hospitalière mais une assistance technique lourde — tout en garantissant au patient un environnement aussi sécurisé qu'en service de soins.

Les zones de friction : accessibilité et soutenabilité

L'efficacité de cette coordination se heurte toutefois à une réalité géographique hétérogène. L'un des points de vigilance soulevés par le baromètre 2026 réside dans l'accentuation des disparités régionales. Dans des zones comme le Centre-Val de Loire ou le Grand-Est, où les délais d'accès aux spécialistes atteignent des records — jusqu'à 23 semaines pour un dermatologue en région Centre —, le soin à domicile ne se contente plus de libérer des lits ; il peut être une solution aussi pour lutter contre l'isolement sanitaire. En maintenant une présence opérationnelle là où l'offre de soins de ville s'étiole, il limite le renoncement aux soins lié à la distance, qui concerne encore 38 % des Français.

Cependant, la viabilité de ce modèle est soumise à des « vents contraires ». Le secteur est confronté à un effet de ciseau structurel : d’un côté, une pression tarifaire constante exercée par l'Assurance Maladie sur les forfaits de remboursement ; de l’autre, une hausse marquée des coûts opérationnels liés à l'énergie, à la logistique et à la nécessaire revalorisation des métiers techniques. Cette tension économique interroge la capacité des acteurs à maintenir un haut niveau de technicité sans compromettre la proximité géographique.

À l'approche des échéances de 2027, le débat sur la santé semble s'orienter vers une réforme de la "gradation des soins". Le baromètre révèle que 92 % des Français estiment l'hôpital en danger. Dans ce contexte, l’enjeu de l’amplification d’une architecture de soins hybride semble se poser. Un constat que les acteurs du secteur appuient évidemment.

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