Panser la pensée : Plaidoyer pour une IA qu’on choisit

On nous avait promis un assistant. On se retrouve avec une addiction. La formule pourrait passer pour une provocation. Elle résume pourtant ce que décrivent, depuis quelques mois, des professionnels d’horizons et secteurs divers. Tous utilisent l’IA générative au quotidien.

David Benguigui
By David Benguigui Published on 13 mai 2026 5h30
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Panser la pensée : Plaidoyer pour une IA qu’on choisit - © Economie Matin
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Ce qu'ils observent n'est pas le grand remplacement par la machine, ce fantasme qui alimente aussi bien les prophètes du désastre que les évangélistes du progrès. Ils vivent quelque chose de plus insidieux, une expansion de soi qui efface progressivement les limites du travail, du temps, de l'effort, voire de la pensée elle-même.

La mécanique du scroll infini appliquée à l'activité intellectuelle. Et, au même titre qu’avec les réseaux sociaux, on ne voit pas venir le moment où l'outil nous tient davantage que nous ne le tenons.

Quand la friction disparaît, l’humain s’efface

L'IA générative a supprimé de nombreuses frictions que nous jugions fastidieuses : le collègue à convaincre, le junior à former, le temps incompressible pour exécuter une tâche, les horaires qui bornaient l'effort. Ces résistances, qui ressemblaient à autant de grains de sable dans l'engrenage, étaient en réalité des régulateurs. Elles structuraient notre rapport au travail, à la collaboration, à l'altérité. Leur disparition produit non pas de la liberté, mais une forme moderne d'indistinction. La frontière entre vie professionnelle et vie personnelle, déjà poreuse, se dissout un peu plus chaque semaine. Ce n'est plus du multitâche, plutôt une incapacité croissante à être simplement présent, sans produire.

Là où les révolutions industrielles avaient externalisé nos savoir-faire corporels, l'IA générative externalise notre expression elle-même : textes, images, raisonnements. La philosophe Anne Alombert qualifie ce glissement de prolétarisation des savoir-penser : des systèmes entraînés sur des millions de textes s'expriment à notre place, sans connaître nos histoires singulières, ni nos traditions culturelles. Or, s'exprimer, c'est mobiliser la mémoire, l'imagination, la projection vers un destinataire. Déléguer cette tâche, c'est risquer de désactiver ces fonctions mentales et d’en devenir durablement dépendants.

Le cerveau : un muscle condamné à s'atrophier ?

La métaphore n'a rien de pédagogique : une étude du MIT a récemment montré que chez les utilisateurs réguliers de ChatGPT, certaines zones du cerveau liées à la production du sens cessent d'être sollicitées. Au point qu’il devient difficile de les réactiver. Car si ces outils ne pensent pas à notre place, ils nous désapprennent à penser. Couplée à la logique de l'économie de l'attention, et plus encore à l'avènement du modèle payant, qui pousse les plateformes à aller systématiquement dans le sens de l'utilisateur, cette déshabituation devient un piège redoutablement bien conçu. L'IA proposera toujours une amélioration supplémentaire, une piste additionnelle, une version plus fluide. Elle est architecturée pour que vous reveniez.

Un paradoxe que peu de décideurs osent regarder en face : à force de déléguer à la machine, l'humain augmenté risque fort de devenir l'humain diminué.

Une révolte qui prend corps

Ce paradoxe commence pourtant à trouver des contradicteurs. Le 10 avril dernier, un cocktail Molotov était lancé sur la propriété de Sam Altman à San Francisco, symbole d'une colère qui dépasse le geste isolé. En France, des dispositifs incendiaires ont ciblé un campus d'IA. En Allemagne, le groupe Vulkangruppe a saboté des câbles électriques alimentant Berlin au nom de la légitime défense contre l'IA. Un peu partout, des badges « not by AI » fleurissent sur les créations de graphistes, des salles de concert refusent les affiches générées par algorithme, des professionnels boycottent en silence les outils imposés par leur direction.

Certains actes sont condamnables, voire contre-productifs d’autant qu’ils offrent aux géants de la tech un costume de victime taillé sur mesure. Ils signalent néanmoins une fracture que les décideurs auraient tort d'ignorer : selon un sondage NBC de mars 2026, réalisé dans un pays qui a massivement adopté ces outils, seulement 26 % des Américains ont une opinion positive de l'IA.

La vraie question n'est donc pas de savoir ce que l'IA peut faire. Décider, collectivement, lucidement, avant que d'autres ne le fassent pour nous, ce qu'on choisit de lui confier, et ce qu'on garde pour soi : voilà l’enjeu.

David Benguigui

vice-président du CMIT Plus de 20 ans chez Prodware, dont 15 au marketing, où j’ai exercé différents postes tels que Responsable éditorial et graphique, Chef de programme marketing, Directeur Marketing… Je travaille désormais au niveau Corp., en tant que Social Media & Content Management Director. Ma principale mission est de faire rayonner la marque et d’accroître sa notoriété à travers les initiatives suivantes : lancement d’une content factory, d’un programme mondial d’employee advocacy, accélération de notre empreinte digitale (réseaux sociaux, SEO, SEA…).

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